Chronique

Knut Rössler & Johannes Vogt

Octagon

Knut Rössler (saxes), Johannes Vogt (luth, g, synth), Ute Kreidler (voc), Werner Goos (perc, synth, g), Günter lenz (b)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Après une première incursion dans la réinterprétation de la musique baroque française du XVIIè en compagnie du contrebassiste Miroslav Vitous pour l’album Between The Times en 2007, le saxophoniste allemand Knut Rössler et le luthiste Johannes Vogt remontent à nouveau le temps, cette fois jusqu’au XIIIème, à la recherche des poésies courtoises ou mystiques de la ménestrandie [1]. Ce voyage s’effectue dans le cadre magique et préservé du Castel del Monte [2], fief de l’éclairé empereur Frédéric II du Saint-Empire, dans les Pouilles. Car c’est là que ce disque a été enregistré, en compagnie de deux autres instrumentistes, le percussionniste Werner Goos, et le contrebassiste Günter Lenz, compagnon de route d’Albert Mangelsdorff.

Ce n’est pas la première fois que la cour centrale de ce château octogonal – qui donne le nom à l’album -, à l’atmosphère magique et à la sonorité diabolique, inspire ou accueille des musiciens pour réveiller ses vieilles pierres ; en 2000, le tubiste Michel Godard y avait enregistré deux albums inspirés et envoûtants afin de rendre grâce à ce lieu qui fut le poumon culturel de son temps, comme un pont entre l’Occident et l’Orient visité par les Croisés, à en invoquer le mysticisme et l’histoire.

Octagon recherche cette même convergence dans le registre musical plus ou moins contemporain de l’empereur d’alors, fortement imprégné des pratiques musicales orientales. Mais les délicats nimbes de jazz apportés par la belle et claire sonorité des saxophones de Rössler paraissent bien engoncés dans les formes rigides d’une musique médiévale qui en devient factice, voire vire au “new-age”, en contradiction totale avec le propos de départ.

Comme sur le premier album cité plus haut, on retrouve le désir de jeter entre les époques une passerelle bâtie sur un contraste complice entre ornementation supposée de la musique médiévale (Vogt) et improvisation contemporaine (Rössler). Récemment, on a entendu chez David Chevallier une démarche comparable ; avec ses Gesualdo Variations issues de la Renaissance. Mais le guitariste, lui, s’emparait de la musique pour en transgresser les codes et la structure, pour s’en libérer ; son interprétation incarnait la musique. Ici, accompagné de la soprano Ute Kreidler, spécialiste de musique ancienne, le quartet s’imprègne des vers du trouvère Chastelain de Couci [3] (« La dolce Vois », qui offre la plus intéressante digression de l’album) ou de la très pieuse Hildegard Von Bingen (« Caritas abundat in Omnia » qui doit énormément à la chanteuse et à un travail atmosphérique très intéressant de la part de Goos) avec une retenue qui confine à l’effacement.

Ce disque d’atmosphère sonde la joliesse plutôt que l’âme, l’interprétation plutôt que l’appropriation. Le poids des pierres du Castel semble davantage peser sur les épaules des musiciens que le temps sur la musique des ménestrels. C’est d’ailleurs sur les trois « Octagon Interludes », composés par Vogt et Rössler que le groupe prend le plus de corps, comme libéré du devoir de rendre hommage à la mystique des lieux. Octagon est un travail d’érudition respectueux autant que respectable, et une belle évocation ; on y aurait cependant souhaité une plus puissante incarnation.

par Franpi Barriaux // Publié le 20 septembre 2010

[1Art poétique et musical des ménestrels.

[2Voir le site de l’Unesco où le lieu est classé.

[3Ou Châtelain de Coucy.