Chronique

Koch, Schütz, Studer with Shelley Hirsch

Walking And Stumbling Through Your Sleep

Shelley Hirsch (voc), Hans Koch (reeds, elec), Martin Schütz (cello, elec), Fredy Studer (dms, perc)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Depuis plus de vingt ans, le trio suisse composé du clarinettiste Hans Koch, du violoncelliste Martin Schütz et du batteur Fredy Studer est tenant d’une musique radicale aux confins du free le plus dru et de l’électronique la plus ténébreuse. Son premier album, sorti en 1996 chez Intakt Records, qui a toujours suivi avec fidélité les pérégrinations et les rencontres des trois musiciens, que ce soit avec des DJ (Roots and Wire) ou avec des musiciens cubains (Fidel), s’appelait Hardcore Chamber Music. S’il s’agissait trouver une définition à la lente percolation d’électricité fiévreuse qui s’empare de la masse du silence lorsque le violoncelle de Schütz, perclus d’effet, vient se frotter aux anches rugueuses de Koch, il n’y en aurait pas de meilleure.

Les deux musiciens, qui bâtissent un univers suffocant que le batteur tuile de structures impénétrables, travaillent ensemble depuis les années 80 dans des domaines qui dépassent les musiques improvisées pour à toucher la musique contemporaine ou à la danse. C’est dans ce contexte qu’ils ont rencontré la chanteuse new-yorkaise Shelley Hirsch, avec qui ils avaient déjà travaillé au sein de X-Communication en compagnie du cornettiste Butch Morris. Invitée par le trio pour Walking And Stumbling Through Your Sleep, elle s’insère sans difficulté dans cette musique faite d’obscurité rutilante et de lueurs étranges ; là aussi, le disque porte bien son nom. Dans un morceau comme « L. Russolo Nightmare », les slaps de Koch et la voix ronflante de Hirsch semblent s’extraire en titubant d’un maelström délétère empli de la ouate qui suinte des mauvais rêves. Batterie et violoncelle rivalisent d’énergie pour tout rendre irrespirable. On songe très vite à l’influence que cette formation a pu exercer sur le label Veto de Christoph Erb, et notamment la formation Lila.

C’est dans le long morceau « What Pushes Me Up, What Goes Down The Brain/Let It Snow » que le groupe réussit le mieux à transcrire la puissance des abysses. Évacuons tout de suite toute référence à Sinatra, quand bien même Shelley Hirsch égrènerait un « Let It Snow » très ironique à la fin d’un morceau dont on sort électrisé. S’il neige, sur le violoncelle saturé de métal, c’est après un hiver nucléaire. Sur une rythmique rock qui se délite au fur et à mesure que monte le tumulte, elle se lance dans un spoken word qui se dissout lui aussi dans les pédales d’effets. Comme dans les mauvais rêves, le malaise est parfois palpable, robustement ancré dans une musique troublante. Comme dans les mauvais rêves, on s’y complaît parfois, curieux de dénicher la poésie au cœur de cette masse d’apparence hostile.