Scènes

L’Amérique au Petit Faucheux

Miles Okazaki, Alexander Hawkins, Kris Davis : semaine dense au Petit Faucheux.


Kris Davis trio © Rémi Angéli

Semaine américaine au Petit Faucheux avec deux concerts de musiciens venus d’outre-Atlantique. Deux soirs, deux ambiances : le mercredi 12, le guitariste Miles Okazaki s’entoure d’une rythmique majuscule et le jeudi 13, le trio de la pianiste Kris Davis emporte l’adhésion de la salle. Avec en première partie, un solo de l’Anglais Alexander Hawkins, le piano était à l’honneur ce soir-là.

Mercredi 12 novembre

Issue d’une collaboration avec le Unstable Network, émanation du club The Stone monté par John Zorn, et qui permet la diffusion d’artistes américains sur le sol européen, la tournée du quartet de Miles Okazaki s’arrête à Tours pour une journée. Profitant de sa présence pour organiser également une master class dans l’après-midi avec les élèves de Jazz à Tours, le Petit Faucheux accueille le quartet pour un concert.

Miles Okazaki et Trickster © Rémi Angéli

Trickster est un groupe que le guitariste conduit depuis plusieurs années, jalonnant son parcours de quelques disques parus notamment chez Pi Recordings, cette longévité garantit une entente aboutie entre chaque membre d’autant plus que la présence de Anthony Tidd à la basse électrique et de Sean Rickman à la batterie, tout deux piliers de la formation de Steve Coleman (avec qui Okazaki a également joué) apportent une assise certaine.

Sur une base de groove profond, les quatre déploient, en effet, une musique épaisse qui prend au ventre. Les parties de la batterie, ultra-rapides et d’une grande précision rythmique, développent une dynamique qui ne s’interrompt jamais ; mieux, elle gonfle en permanence, arrimée au sol par la basse métronomique et grave de Tidd. On est ici dans le jeu pur, celui qui émane des jam-sessions les plus débridées où de nombreuses strates semblent s’empiler et génèrent un mouvement irrépressible des têtes qui dodelinent dans le public. Les interventions généreuses de Matt Mitchell au piano ne viennent pas s’appuyer sur eux ; au contraire, riches en acrobaties complexes, elles ajoutent une part d’excès en s’immisçant entre les parties de basse-batterie et épaississent plus encore la pâte sonore.

Quelque chose cloche toutefois. Au centre, le guitariste, pourtant reconnu pour ses nombreuses collaborations au sein desquelles il fait toujours valoir un à-propos intelligent et une faculté d’adaptation certaine, surjoue. Il enchaîne les effets de manche sans chercher à construire un propos formellement abouti. S’appuyant sur des compositions hétéroclites dont certaines franchement dispensables (l’interminable titre d’ouverture à la succession de cadences non résolues finit par générer un malaise physique), le concert qu’il conduit peine à convaincre ; les clins d’œil à Thelonious Monk (dont il s’est fait, par ailleurs, un spécialiste à la guitare seule) ne suffisent pas. La matière est certes là et il est difficile face à cette puissance de feu de rester totalement insensible, cependant, l’absence de ligne claire et une interprétation qui finit par se satisfaire d’elle-même ennuient.

Jeudi 13 novembre

Rien à voir le lendemain. La salle est pleine et, dix ans jour pour jour après les attentats du Bataclan, malgré un contexte encore bien complexe, on ne peut que se satisfaire d’une envie toujours vive de sortir pour assister à de la musique vivante. La soirée est consacrée au piano.

Durant deux jours, les laboratoires ICD et LLA-CREATIS des universités de Tours et Toulouse, sous la houlette respectivement de Vincent Cotro et Ludovic Florin organisent un colloque international consacré à l’instrument. Avec pour titre : Pianistes et piano dans le jazz au 21e siècle : héritages et perspectives, diverses interventions jalonnent ces rencontres pour réfléchir à la place que ces quatre-vingt-huit touches tiennent dans la créativité de la scène actuelle. En complément, en partenariat avec Le Petit Faucheux, la soirée est dédiée à deux figures importantes : l’Anglais Alexander Hawkins, ici en solo, et l’Américaine Kris Davis, pour sa part en trio.

Alexander Hawkins © Rémi Angéli

Dédiant son concert à la figure dernièrement disparue de la batterie sud-africaine Louis Moholo-Moholo avec qui il a joué notamment au Faucheux en 2018, Alexander Hawkins s’installe face à son clavier avant d’entamer une prestation qui, dans son entame tout au moins, n’est rien moins qu’un bloc d’intensité.
La main gauche déroule une basse qui tourne avec obstination et libère un halo d’harmoniques entêtantes tandis que la main droite, loin de calmer le jeu, s’évertue à créer une autre dynamique tout aussi entêtante qui cherche la tension jusqu’à la rupture. Pendant de longues minutes, on se retrouve saisi par un déferlement de notes qui s’apparentent à une sculpture monolithique où scintille toute une complexité de mouvements.

Même si les pièces suivantes sont plus aérées, la masse reste présente d’où s’échappent quelques traits fulgurants qui vont chercher l’aigu du clavier et se meuvent sur un swing ultra rapide, souple et tonique, et qui jouent du contraste avec le reste du bloc. On songe à Craig Taborn et cette tendance des pianistes en recherche à faire ronfler leur instrument en se noyant dans cette résonance.

L’arrivée d’un riff soit post- soit proto-stride qui se conclura par Take the A Train d’Ellington bouclera la boucle entre un piano ultra contemporain et une histoire parfaitement assumée, entre un sous-texte austère et érudit et un swing généreux, entre une pensée vive, voire pro-active, et une capacité digitale mise à rude épreuve.

Kris Davis et Robert Hurst © Rémi Angéli

Au tour ensuite du trio de Kris Davis dans une pratique, pour le coup, généreuse et immédiate. La prestation donnée quatre jours plus tôt à Jazzdor avait emporté notre adhésion, il en sera de même ce soir-là. Avec un son très sensuel, la pianiste canadienne s’aventure dans les recoins qu’elle explore attentivement depuis de nombreuses années maintenant. À savoir un jazz « à l’américaine » (pour peu que cette expression signifie quelque chose), dans lequel la spontanéité prend une grande part, pas uniquement d’ailleurs en matière d’improvisation mais surtout dans un toucher enlevé qui confère une approche à la fois tonique et une efficacité certaine et qu’elle complète d’une créativité toute personnelle.

Sur des compositions et un vocabulaire actuel, en effet, dans lesquels on peut entendre des frottements camouflés sous un flux toujours lisible, elle entraîne ces partenaires dans des pièces au long cours qui sont l’occasion, non pas d’exploration mais bien d’un cheminement partagé et bouillonnant. Le batteur Johnathan Blake, au placement solide, à l’affût des moindres inflexions du trio, sait trouver les moyens de faire monter plus encore une intensité nouvelle, ou au contraire organiser des ruptures qui relancent la mobilisation des deux autres.

C’est néanmoins Robert Hurst qui appelle tous les regards. Grand, stable, s’occupant de sa basse avec attention, il parcourt son manche avec un investissement plein, donnant à la rondeur de chaque note quasiment le rôle d’une percussion chantante, comme si sa pratique lui venait directement de Jimmy Blanton sans être passé par Scott LaFaro (pour ceux à qui ça parle). Ce son boisé, franc et charpenté apporte au trio une authenticité rustique qui fonde sa réussite. Le trio oscille ainsi entre audace et racine et, surtout, communique un plaisir de jeu vif et jubilatoire.


Quelques questions à Vincent Cotro au sujet du Colloque sur le piano :

- Qui est à l’initiative de ce colloque ?

Ludovic Florin et moi, collègues à l’université et à Jazz Magazine de longue date, sommes tous les deux très investis dans des recherches ou des critiques concernant les pianistes du jazz. Nous avions en tête depuis quelques années de transformer notre passion en objet de recherche, ce qui s’est traduit par deux journées d’étude (Tours, Toulouse) puis ce récent colloque international.

- Pourquoi avoir choisi d’aborder le piano dans le jazz à notre époque ? Et qu’est-ce que l’instrument a encore à dire qu’il n’ait déjà dit durant le XXe siècle ?

Les pianistes du jazz sont aux premières loges des évolutions de cette musique, qu’ils soient solistes ou intégrés à la section rythmique. À un peu plus de cent ans des débuts du jazz, et parvenus au premier quart du XXIe siècle, il nous a paru essentiel d’observer la situation : entre 1980 et aujourd’hui ont disparu progressivement la plupart des figures historiques du piano jazz, de Bill Evans à Chick Corea, de Geri Allen à McCoy Tyner et Martial Solal, tandis que Keith Jarrett a été contraint au silence. Il était temps de questionner cet âge d’or et le legs de ces « légendes » disparues ou vivantes, mais aussi de s’intéresser à d’autres personnalités apparues à la charnière des deux siècles, telles que Brad Mehldau, Craig Taborn, Vijay Iyer ou Kris Davis.

L’occasion d’aborder des formats incontournables tel que celui du trio de piano, mais aussi toutes les extensions organologiques de l’instrument permises par les nouvelles technologies. Un certain nombre de pianistes-chercheurs présents au colloque ont répondu à votre 2e question par leur propre exemple, et celui d’un grand nombre d’explorateur.ices de l’instrument. On pense par exemple à l’incroyable trio Punkt Vrt. Plastik autour de la pianiste Kaja Draksler.

- La pratique de cet instrument est-elle représentative des nouvelles formes musicales qui émergent depuis une vingtaine d’années ?

C’est l’intuition qui a guidé la mise sur pied de ce colloque : considérer le piano comme l’un des laboratoires majeurs de la création permanente qu’est le champ jazzistique. Le piano comme équivalent, pour le jazz, du quatuor à cordes dans le champ de la musique dite classique. Même si, bien évidemment, des grands créateurs du jazz, y compris dans le champ de la composition, ne sont pas pianistes (d’Ornette à Steve Coleman, de Tim Berne à Marc Ducret). La palette de l’instrument est assez large pour l’associer à toutes les dimensions (mélodique, harmonique, rythmique, percussive, timbrale….) du musical, et les vastes répertoires touchés par le piano mettent les pianistes de jazz au carrefour d’une diversité incroyable d’ esthétiques musicales…

- D’un point de vue musicologique puis d’un point de vue personnel, comment avez-vous trouvé les deux concerts de Alexander Hawkins et Kris Davis ?

En combinant les deux points de vue, je dirais qu’Alexander Hawkins, que je découvrais en dehors d’un solo écouté sur le label Intakt, m’a paru très fort en termes de nuances, de précision du toucher et du phrasé, et au contact de nombreuses traditions musicales. J’ai ressenti une grande maîtrise du développement mais aussi quelque chose de très analytique versant parfois dans une abstraction parfois excessive pour moi. Quant à Kris Davis, que je connaissais mieux, elle m’a étonné par un certain retrait au sein de son propre trio, confortant un stéréotype qui voudrait que les femmes musiciennes soient souvent dans une attitude d’écoute plus inclusive et interactive que leurs homologues masculins ! Certes, j’ai été impressionné par le drumming de Johnathan Blake et l’invention improvisée de Robert Hurst, mais je suis resté frustré d’entendre Kris parfois légèrement couverte par leur volume sonore. Mais les compositions sont d’une grande force, engendrant de la surprise sous toutes ses formes, et cela est resté un très beau moment de jazz collectif.

- D’autres instruments seront-ils abordés prochainement ?

Non, il n’est pas prévu d’envisager un autre instrument après le piano, notre travail à venir va consister à publier, dans la revue Epistrophy, les belles communications données au colloque et plusieurs contributions qui vont venir s’y ajouter. Mais peut-être aurons-nous donné quelques idées à nos collègues musicologues ? Une dizaine de pays étaient représentés à Tours, les initiatives peuvent venir de tous les horizons !