Scènes

L’Equilibre de Nash Jean-Charles Richard - Eric Prost 5tet

L’Equilibre de Nash ou le « boss » des maths !


C’est à un cours magistral que nous assistons, en troisième soirée du Festival de Jazz de St-Fons - un cours que l’initiateur Jean-Charles Richard a imaginé donner en duo avec son ami Eric Prost, saxophoniste lui aussi.

Il suffisait d’avoir une idée en bec, celle d’un théorème mathématique, et de la transposer pour quintet de jazz ; résultat : une création soutenue par Jazz’RA, la plate-forme du Jazz et des musiques improvisées en Rhône-Alpes, qui l’accueille actuellement en résidence.

Accompagnés pour l’occasion de Stéphane Foucher, Jérôme Regard et Roberto Tarenzi, le tandem a choisi de nommer son projet « L’équilibre de Nash ». En mathématiques et en économie, l’équilibre de Nash est l’état où se trouve un jeu par rapport aux stratégies que peuvent adopter les participants pour arriver à des solutions les plus acceptables par chacun d’entre eux. Cette théorie formulée par le mathématicien incarné à l’écran par Russell Crowe a illuminé Jean-Charles Richard qui, à la recherche d’occurrences sur le thème de l’équilibre, y voit un parallèle évident avec l’improvisation. « Le jeu des musiciens peut ainsi évoluer en fonction des propositions des uns ou des autres », explique-t-il au public.


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Jean-Charles Richard © H. Collon/Objectif Jazz

Alternant soprano et baryton, il entame un numéro de duettistes joyeux et enthousiaste avec le ténor d’Eric Prost. Suivant un rythme échevelé – ça en a décoiffé plus d’un ! -, les compositions des musiciens impressionnent un public de connaisseurs, lesquels ont délaissé pour l’occasion les clubs de la Presqu’île lyonnaise. Dans l’éphémère des jeux de lumières, Stéphane Foucher (Miniatus, Eric Prost 4tet) se met au service de musiques signées des deux compères, tantôt très « free », tantôt balançant avec « Nonchalance », tel Kââ le serpent.

Derrière son piano et ses lunettes d’écaille, Roberto Tarenzi (que l’on a pu entendre aux côtés de Stefano di Battista et Dave Liebman) est le seul à arborer un vrai look de matheux ; mais la comparaison s’arrête là, car ce fils spirituel d’Ahmad Jamal, en vrai manuel créatif, intervient dans l’ensemble sans faire tomber aucune quille. Dans « If But », son toucher et sa prise de parole au sein du groupe achèvent de nous convaincre : on a affaire à un maître du piano jazz.

Cette première partie de soirée prend fin avec « Calder », en hommage au créateur des mobiles d’animaux en métal, l’équilibre et la délicatesse incarnés, dans un thème joué à la contrebasse par l’excellent Jérôme Regard, avec un final époustouflant.

Et si l’équilibre recherché n’était finalement qu’une suite de déséquilibres savamment agencés ? C’est ce que ces « Hommes d’exception » ont démontré, créant chez l’auditeur la surprise, l’excitation de se retrouver dans l’inconnu, mais néanmoins le sentiment de plénitude de l’ici et maintenant.


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Et histoire de ne pas mourir complètement idiot, ce jeu est un équilibre de Nash si et seulement si :


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c’est-à-dire :


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Dans ces conditions, Musique et Mathématiques feront toujours bon ménage …

Il est 22h30 lorsque Laurent De Wilde remonte son tabouret de piano, et confie que cette première partie de concert a placé la barre très haut !

Venu en guest star présenter son dernier album, Over the Clouds, il s’entoure pour la circonstance de Laurent Robin à la batterie et… Jérôme Regard, que l’on retrouve après sa prestation de près d’une heure et demie.

Sans susciter le même étonnement que « L’équilibre… », ce second set reste vif et agréable. Le pianiste, chaleureux et pédagogue, y va de sa petite anecdote avant chaque morceau : l’émoi de l’instant où les lèvres ne se touchent (« Prelude to a Kiss », hommage à Duke Ellington), l’angoisse absolue qui peut cohabiter avec l’insouciance (« New Nuclear Killer », en référence à la catastrophe de Fukushima)…

Un peu plus tard, sur le mode gracieux, il nous posera une devinette africaine qu’il tient du Nigérian Fela Kuti (dont il reprend « Fe fe naa efe ») : « Savez-vous pourquoi les femmes se tiennent les seins en courant ? Pas par peur qu’ils tombent mais parce que c’est plus joli comme ça ! » Et comment imiter le balafon quand on n’a sous la main qu’un piano ? En le préparant au ruban de Patafix, pardi ! Voilà De Wilde qui s’envole « Over the Clouds », exprimant tout le bonheur que lui procurent ces sonorités exotiques et l’évocation du conteur d’origine sénégalaise Souleymane Mbodj.

Revenir à l’acoustique après son incursion en électro, était-ce pour lui une thérapie ?
A écouter « Le bon médicament », lente mélodie en solo qui me plonge illico dans l’esprit de la « Gymnopédie n°1 » de Satie, on pourrait croire que De Wilde en devient sage - une espèce de sage africain distillant sa médecine douce à qui veut l’entendre.
Lui-même se l’autoprescrit à l’envi, ce titre lui faisant plus d’effet qu’aucun autre remède…

« Irafrica » en bis, à presque minuit, et un savant déséquilibre de Nash plus tard, nous quittons la savane « lionnaise » à regret. Honni soit qui Mali pense…

par Carole Massin // Publié le 18 février 2013
P.-S. :

- Jeudi 31 janvier 2013, 20h30

  • Jean-Charles Richard, saxophones soprano et baryton
    Eric Prost, saxophone ténor
    Roberto Tarenzi, piano
    Jérôme Regard, contrebasse
    Stéphane Foucher, batterie
  • Laurent de Wilde trio « Over the Clouds »
    Laurent de Wilde, piano
    Jérôme Regard, contrebasse
    Laurent Robin, batterie