Scènes

L’Humanophone Utopique

Chaque année, la Ville de Rouen, dans le cadre de son Printemps de Rouen, offre une place de choix au jazz et aux musiques improvisées dans une démarche très volontariste, s’appuyant notamment sur la jeune scène jazz vivace et gourmande représentée par le collectif des Vibrants Défricheurs.


Chaque année, la Ville de Rouen, dans le cadre de son Printemps de Rouen, offre une place de choix au jazz et aux musiques improvisées dans une démarche très volontariste, s’appuyant notamment sur la jeune scène jazz vivace et gourmande représentée par le collectif des Vibrants Défricheurs.

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Raphaël Quenehen, Quentin Ghomari © Franpi Barriaux

Depuis plusieurs années, les artistes du collectif réveillent en fanfare la « Belle Endormie » par un Gros Bal. Ils mélangent avec malice leurs différents rhizomes, du jazz à la musique traditionnelle d’un Orient qui commencerait en Isère, en passant par le rock. Ils mettent le tout en mouvement par une approche plastique et graphique aussi importante que la musique. Ce succès populaire, qui a investi les places et les jardins avant de visiter le « 106 », la salle de l’Agglomération rouennaise, a définitivement installé les Vibrants Défricheurs dans le paysage ; il ne restait plus qu’à surprendre.


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Clea Torales © Franpi Barriaux

Voilà tout l’enjeu de cet Humanophone Utopique, création au « 106 » qui mêlait le temps d’un soir les musiciens du Gros Bal et du Surnatural Orchestra sous l’égide bienveillante et rigolarde de Bernard Lubat. Et les affinité vont bien au-delà de la musique. Certes, le saxophoniste Raphaël Quenehen a intégré la compagnie Lubat et est, comme le pianiste Antoine Berland, un habitué du Surnatural… Mais on note avant tout une volonté commune de ne pas opposer la radicalité au festif. De prôner une rigoureuse discipline de la Liberté totale. En cela, l’Humanophone est utopique ; il expose une démocratie telle qu’elle n’existe, hélas, que dans la musique improvisée.

L’Humanophone est un jeu qui commence dans le noir complet. Puis une lumière s’allume, petite phalène éclairant à peine un musicien esseulé, et le voici qui improvise. Les loupiotes se multiplient et c’est un air de fanfare qui démarre, s’enflamme puis s’arrête au gré des indications de Soundpainting, langage commun aux deux orchestres. Au centre, quelques chefs tournants autant que révocables tentent d’ordonner la parole collective avec une console lumière en guise de baguette. C’est parfois absolument free, ça se cherche et se trouve souvent, ça rigole et ça explose. Visuellement c’est magnifique, la lumière danse au rythme des lubies et des embrasements collectifs. Nicolas Stéphan, saxophoniste du Surnatural, traverse la scène pour servir un verre de vin à Anne-Laure Poulain, la chanteuse du Gros Bal. Lubat lance des bribes de piano et regarde le tumulte s’harmoniser en criant un très actuel « Le Changement, c’est maintenant ».


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Surnatural Orchestra © Franpi Barriaux

C’est dans cette concorde que la magie opère. Les deux orchestres se font face mais ne s’opposent pas. Ils se mélangent absolument quand Antoine Berland, unique clavier des deux orchestres ce soir, prend la direction en se jouant d’une contrainte brandie par un musicien qui passait par-là… Un sens interdit maquillé par le plasticien Patrice Marchand indique que joueront seulement les musiciens qui ne « s’allument » pas, laissant une grande place à la dynamique collective. Au-delà de la performance musicale réjouissante ou des thèmes du Surnatural s’échappent de mélodies traditionnelles du sud de l’Italie, c’est sur le plan visuel que L’Humanophone est impressionnant. Sur scène, les panneaux trafiqués et les éléments de décor sont partie prenante de l’improvisation, au même titre que les danses fugaces ou les montages en papier-bulle de Lison de Ridder.

Le noir se fait à nouveau. On redevient enfant, émerveillé par le spectacle chahuteur et poétique qui s’écrit devant nos yeux. Quand les lumières se rallument, chaque musicien porte un masque d’animal, et cette basse-cour tumultueuse laisse place à un bal croisé qui enflammera la nuit (ce croisement de bals se déroulera de nouveau le 30 juin 2012 au Studio de l’Ermitage à Paris, dans le cadre du Festival Surnatural Orchestra.) L’humanophone s’est envolé ; comme les belles utopies, il reviendra sans doute. Ne le ratez pas.