Scènes

L’an deux mille ONJe ne fait que commencer

Les institutions ne sont pas comme les êtres humains. Vous et moi, nous fêtons notre anniversaire chaque année ; l’ONJ, lui, ne le célèbre que tous les vingt-cinq ans.


Paris, Théâtre du Châtelet, 25 janvier 2011. Les institutions ne sont pas comme les êtres humains. Vous et moi, nous fêtons notre anniversaire chaque année ; l’ONJ, lui, ne le célèbre que tous les vingt-cinq ans.

Justement, voilà vingt-cinq ans que le navire tient le cap, fluctuant - sans ja-ja-jamais mergiturer – de capitaine en capitaine, de recherches en redites, de demi-flops en belles réussites. Vingt-cinq ans, donc, que tous les trois ans une dizaine de musiciens se voit allouer, chose rare et précieuse, les moyens de créer en paix. Et voyez comme il tombe bien, cet anniversaire : même le millésime se met de la partie. Nous sommes en l’an deux mille onJe.

Dans le très bourgeois théâtre du Châtelet, on trouvait tout le ban et l’arrière-ban des « professionnels de la profession » venus selon les cas - c’est inévitable dans les occasions solennelles – découvrir, entendre, réentendre, aimer, ne pas aimer, voir, se faire voir, commenter, congratuler, persifler, faire leur marché… Mais il y avait surtout de la musique, et beaucoup : deux concerts d’un coup.


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Daniel Yvinec © Hélène Collon/Objectif Jazz

Broadway in Satin, c’est l’un des deux premiers programmes de l’[ONJ Daniel Yvinec. Une visite du répertoire de Billie Holiday, arrangée par Alban Darche et pour laquelle l’orchestre s’offre deux invités chanteurs. A la place de Karen Lano et Ian Siegal, un tandem plutôt inattendu : à ma gauche John Greaves, figure de l’école de Canterbury mais aussi compagnon de route de Peter Blegvad, Robert Wyatt (le monde est petit) ou Sophia Domancich, entre autres ; à ma droite Sandra Nkaké, chanteuse à dominante soul qui ne craint pas de se frotter au jazz, au hip-hop, à l’électro. Deux (très) fortes personnalités aux univers divergents, qui vont trouver une belle entente en duo sur « I’ll Be Seeing You » et « You’ve Changed ».

Les arrangements parcourent de multiples références musicales : du jazz classique façon Ellington à la musique de film en passant par des relents psychédéliques, cela fait un peu catalogue mais ça passe – même « Strange Fruit » en version Cotton Pub grâce à une chanteuse qui sait rester sobre. Ce qui passe moins, en revanche, c’est un son de salle très chargé en médiums qui brouille souvent la voix de Sandra Nkaké et rend le piano difficilement audible. On retiendra aussi plusieurs chorus impressionnants, comme celui, très intense, de Guillaume Poncelet sur « God Bless The Child » ou, sur « Strange Fruit », l’extraordinaire ouverture d’Antonin Tri-Hoang au sax alto.


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G. Poncelet © Hélène Collon/Objectif Jazz

Après l’hommage, la création. On sait l’histoire de cette collaboration entre l’ONJ et John Hollenbeck : le créateur du Large Ensemble, intéressé par le travail réalisé sur Robert Wyatt, appelle Daniel Yvinec au moment même où ce dernier s’apprêtait à prendre contact avec lui. Les dix compositions nées de cette envie réciproque, chacune consacrée à un membre de l’orchestre (plus une pour l’orchestre lui-même), sont peut-être moins des « concertos », selon le mot d’Yvinec, que des portraits en musique. Chacune, en effet, dit quelque chose sur son dédicataire et principal interprète.

L’intro percussive est ici développée plus longuement que sur Shut Up And Dance, avec boucles et voix parlées, le tout pré-enregistré. Pendant ce temps, les dix musiciens font leur entrée. Passons sur les vestes rouges dont ils sont affublés sur ce programme, et qui leur donnent un faux-air de Big Band de Minsk. Elles tomberont, d’ailleurs, l’une après l’autre au fil du concert.

C’est Yoann Serra qui ouvre le feu avec « The Power of Water ». D’emblée on est frappé – plus encore que sur l’album - par le relief sonore de la pièce : un jeu d’échos subtil qui utilise les timbres voisins des instruments à vent pour créer des plans différents, une perspective à l’intérieur d’une structure cyclique que propulse une batterie protéiforme. Cet usage des timbres se retrouve tout au long de Shut Up. Sur « Falling Men », l’enchevêtrement des lignes jouées par la clarinette, la flûte et les deux sax crée une toile de fond que l’on voit littéralement ondoyer derrière la trompette de Guillaume Poncelet. Les superpositions rythmiques – décalages d’appuis, ternaires sur binaires, boucles fluides contre basse-batterie faussement carrées – jouent un rôle similaire en créant de l’espace. Un espace qui ressemble aux escaliers impossibles de Piranèse : le visiteur ne se retrouve jamais là où il pensait arriver.


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M. Metzger © Hélène Collon/Objectif Jazz

Les chorégraphies de Blanca Li, interprétées par trois danseurs, semblent retenir surtout l’aspect fluide de la musique, l’usage de boucles, et les mélanges de corps paraissent répondre aux tressages sonores à l’œuvre derrière eux.

Une telle musique ne peut se faire qu’au prix d’une extrême précision dans la mise en place et l’exécution. Mais, précisément à cause de cette exigence, elle focalise l’attention des instrumentistes qui – à quelques lumineuses exceptions près : Matthieu Metzger sur « Bob Walk », Eve Risser sur « Falling Grace », Antonin Tri-Hoang, encore lui – ont peine à se lâcher. Ainsi, paradoxalement, Shut Up and Dance fait plus appel à l’imaginaire qu’à la transe, invite plus à la fantaisie qu’à l’émotion. Mais on ne peut tout faire à la fois : ce programme a contribué à faire naître une personnalité d’orchestre, un son qui ne ressemble à aucun autre. Le prochain, et les suivants, l’emmèneront plus loin encore.

Deux mille onJe ne fait que commencer, et Daniel Yvinec vient de voir son mandat renouvelé pour une période de trois ans. Quelque chose me dit que l’ONJ n’a pas fini de nous faire tanguer.