Scènes

L’instrument à pression

Autour de la pièce de David Lescot, quatre rencontres avec les protagonistes d’un spectacle à la frontière de deux arts, œuvre totale qui retrace le parcours d’un musicien, de son apprentissage jusqu’au bord de la chute.


Autour de la pièce de David Lescot, quatre rencontres avec les protagonistes d’un spectacle à la frontière de deux arts, œuvre totale qui retrace le parcours d’un musicien, de son apprentissage jusqu’au bord de la chute.

Entretien avec David Lescot : auteur, comédien, musicien (tp)

- Est-ce plus de bonheur de mettre en scène vos propres textes ou de les confier à un metteur en scène, comme vous le faites pour L’instrument à pression ?

Non, je monte souvent mes propres textes, mais en l’occurrence je n’avais pas forcément envie de le monter comme un spectacle ; j’en avais fait des lectures, avec ou sans musique - plutôt avec. Je ne le voyais pas spécialement comme un spectacle à part entière. Quand Véronique Bellegarde me l’a proposé, connaissant bien son travail, celui de Médéric Collignon, celui de Jacques Bonnaffé évidemment, j’ai accepté, d’autant que j’avais déjà fait une espèce d’improvisation à base de ce texte avec Médéric à Marseille il y a quelques années. Des hasards qui se combinaient bien ! J’étais en confiance… Je savais que ça irait dans un sens un peu aventureux et ça me plaisait bien. La réunion de tous ces talents m’attirait beaucoup.

- Dans l’écriture de cette « partition » théâtrale, vous aviez des musiciens, des influences particulières en tête ?

Oui, bien sûr, mais je ne savais pas du tout à qui c’était destiné ni qui le jouerait. C’était au départ une commande pour la radio, de la part d’un festival (« Mousson d’été »). Je l’ai écrit sans musique, pour que les mots la remplacent ; par la suite je me suis aperçu qu’avec c’était encore mieux. Les histoires que ça évoque, les mythologies du jazz - mais un peu parallèles, pas les plus connues -, toutes les maladies, les « dommages corporels » liés à l’apprentissage d’un instrument de musique, les pathologies du trompettiste par exemple… tout ça, c’est des choses que je connaissais pour les avoir vécues. J’avais en tête des figures de grands brûlés du jazz, comme Armstrong d’abord, qui a fait une sorte de sacrifice permanent, mais aussi Miles Davis… pas seulement des trompettistes d’ailleurs, mais aussi des autres soufflants, Archie Shepp, Michael Brecker, etc. J’ai mélangé toutes ces histoires pour en faire une sorte de « cour des miracles » représentative d’un parcours de musicien dans la musique, dans l’apprentissage de son instrument, sachant que trouver sa voie ça se fait parfois au détriment du succès immédiat, et au risque d’être mal compris. C’est une voie solitaire, il y a une idée un peu romantique là-dedans.


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J. Bonnaffé, M. Collignon © P. Audoux/Vues sur Scènes

- Comment ressentez-vous le spectacle que vous allez jouer tout à l’heure ?

On a joué dans des contextes différents et j’aime particulièrement - je le dis sans flagornerie, sans démagogie - celui du jazz, d’un festival de jazz. On l’a fait à Banlieues Bleues, à Jazz à la Villette ; et je redoutais un peu : je me disais que ce public, lorsqu’on lui envoie autre chose que du « pur jazz », lorsque c’est mélangé avec du texte, n’est pas toujours réceptif. Mais on a constaté le contraire. Ce mélange doit relever de l’essence, de la nature profonde, organique du jazz, qui fait qu’il est toujours très bien perçu dans ce contexte, il y trouve sa place. Et puis c’est quand même pas mal d’être entouré d’Ahmad Jamal, Brandford Marsalis, Henri Texier, Lee Konitz !…

- Vous vous retrouvez sur le même plan ?

Sur le même plan, je ne sais pas, mais sur le même temps ! C’est déjà ça !


Entretien avec Véronique Bellegarde : metteuse en scène

- Aux origines du projet, comment se sont organisées les rencontres avec les comédiens-musiciens que sont David Lescot, Jacques Bonnaffé et Médéric Collignon ?

C’est d’abord une rencontre entre le jazz, la musique et le texte, avec le désir de mêler deux arts, théâtre et musique, de placer un projet musical à la fois sous le signe du concert mais aussi en présence d’une fiction qui s’écrit et nous fait entrer dans l’apprentissage, la vie intérieure d’un musicien. Nous avions travaillé avec Jacques Bonnaffé et Méderic Collignon pour Jazz à la Villette, sur un projet qui liait déjà les deux domaines, sur des textes de Jacques Rebotier et d’un travesti argentin. J’ai eu envie de prolonger l’histoire après les avoir rencontrés et je me suis souvenue du texte de Lescot. Il avait été enregistré par France Culture, David avait fait des mises en lectures. Pour cette fois, je lui ai proposé d’être à la fois l’auteur, évidemment… mais aussi l’interprète. Lui donner sa place d’auteur de façon vivante, c’est comme si l’histoire se refabriquait dans l’instant avec tous ses personnages agissant devant lui.


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J. Bonnaffé, M. Collignon, D. Lescot © P. Audoux/Vues sur Scènes

- Qu’est-ce que cela implique de travailler avec l’auteur à ses côtés ?

Une grande complicité ; c’est à la fois complexe et très riche. D’autant que je ne suis pas musicienne, donc c’est un soutien. Ce qu’il y a de vraiment précieux pour moi, c’est que David est autant auteur que musicien. Il peut vraiment parler de façon poétique, intérieure, profonde. Ça n’est jamais anecdotique.


Entretien avec Jacques Bonnaffé : comédien

« Tout va très bien, il n’y a pas de problème, on adore les pommes !! »

- On m’a dit que vous étiez au concert d’Henri Texier, auriez-vous découvert le secret du don d’ubiquité ??

En fait, c’est ça l’histoire de la pièce, un mec qui devait aller au concert d’Henri Texier, et…, en fait, j’aurais volontiers été au concert, parce que l’autre jour j’ai vu la fin, il me manque le début ; mais il semble que ce soit reporté ! Ce n’est donc que partie remise…

- Entre théâtre et musique, comment vous situez-vous ?

Je suis comédien donc j’aime trouver des personnages avec ma voix, essayer de m’approcher des textes ; c’est ça l’essentiel. J’aime entendre une voix dans les mots et je me suis rendu compte que j’avais des raisonnements tordus, parce que c’est exactement ce que font les musiciens - sauf qu’ils ont dépassé les mots, ils sont beaucoup plus loin, ils ont trouvé une voix ; moi je cherche encore la voie.

Parfois les deux mondes, celui des acteurs et celui des musiciens, sont assez opposés. Trop peu de passerelles entre les deux ; cela dit, leurs méthodes ne sont pas les mêmes : les musiciens se retrouvent à une vitesse qui nous semble hallucinante. En deux jours c’est fait alors que nous, il nous faut quinze jours de répétitions laborieuses. On n’a pas les mêmes codes : chez les comédiens il n’y a pas tellement de possibilités de travail improvisé comme en jazz ; en revanche, l’attirance ou la fascination de l’un pour l’autre débouche forcément sur quelque chose et c’est ce qu’ on espère avec ce type de spectacle.

Je travaille souvent mes textes avec des musiciens, ou dans la rencontre avec des musiciens de jazz, en me disant qu’il y a sans doute une chose que les gens n’écoutent pas - et ils ont bien raison. Quand on est là, acteur, à affirmer un texte, et qu’on essaie d’aller jusqu’au bout, on se rend compte que personne ne peut capturer l’attention d’un spectateur, sauf le musicien qui l’attrape à un autre endroit, car l’attention en question est plus libre.

- Vous pensez que la musique peut dire davantage, qu’elle est plus riche que la parole ?

C’est ce qui nous étonne : essayer chaque fois de comprendre ce qu’elle vient dire ; soit elle nous « rechatouille » là où ça fait du bien parce que c’est un air connu, soit, effectivement, elle remplace une forme de translation vers ce qui ne manque jamais de nous émouvoir. Évidemment que la musique vient remplacer les mots. On a un tel labeur à tenter pour extraire les sensations de nos têtes, les transformer en phrases ou en mots ! On se dit qu’on est bien cons, parce que la musique a fait ça depuis très longtemps et bien mieux. On ne peut pas le croire : la musique n’a jamais établi une relation universelle qui permette d’établir des traités politiques, ou telle ou telle autre chose vaine, il faut bien signer un pacte entre les deux. Entre la musique et les mots.

- Dans la pièce, votre personnage a un rapport bien particulier au musicien que joue Médéric Collignon…

J’ai un rôle de prof, de pédagogue. C’est une notion traumatisante chez le musicien, ce rapport au premier prof, ou aux premiers profs, car ils laissent une marque à vie. Il y a une impulsion très forte au début de la pièce. Ça reste chez le musicien quand les professeurs les pétrissent de leurs grandes leçons en disant « Même pas la peine d’insister, même pas la peine de jouer, c’est trop énorme l’instrument, pose-le : tu n’y arriveras pas ! » C’est une souffrance pour eux, un « dommage corporel » comme dit David. Une relation à la souffrance, en fait - c’est assez curieux. La pièce de Lescot est un lieu de reconnaissance parce que les trois-quarts des profs de musique ont agi comme ça. Mystère : pourquoi, au lieu de transmettre le plaisir, transmettent-ils seulement la mise en garde ? Alors j’en discute avec Médéric, qui a les deux missions : transmettre le plaisir et, en même temps, à devoir dire à des musiciens …« Euh, vois si tu ne pourrais pas plutôt faire autre chose… »… C’est arrivé ! Lors d’un un jury il m’est arrivé d’interroger un élève, pour m’apercevoir qu’il était au même niveau depuis cinq ans, que tout le monde le savait, qu’il y avait stagnation.

- Il n’y a donc aucun outil à la portée du pédagogue pour l’aider à franchir un cap ?

Changer de cerveau ! Mais la chirurgie, si elle fait beaucoup de miracles, n’arrive pas encore à ce niveau-là… Plus sérieusement, il y a des destins qu’on ne devine pas, et des profs qui ont détruit des gens dès le départ. Mais l’élève va travailler l’instrument à sa façon pendant dix-quinze ans, en autodidacte, et se retrouver à un niveau incroyable, hallucinant par rapport à cette première époque de rapport prof/élève. Il y a en légion, de ces gens-là. Mais on ne peut pas changer l’essence de l’apprentissage. On doit motiver, faire aimer, faire en sorte que les gens s’amusent, c’est tout.


… et avec Médéric Collignon : musicien et comédien


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M. Collignon © Patrick Audoux/Vues Sur Scènes

- En parallèle avec la pièce et le personnage de Jacques Bonnaffé, quelles images vous reviennent de cette période d’apprentissage, d’un professeur, d’un mentor ?

J’ai eu de la chance, j’ai passé quinze ans au Conservatoire, j’ai eu un bonhomme extrêmement généreux, extrêmement ouvert à l’extérieur, il ne m’a jamais « empêché » de m’intéresser à d’autres styles… ou au foot, ni à quoi que ce soit d’autre. (On jouait d’ailleurs aux petites voitures ensemble, je m’en souviens très bien, en attendant ma mère !) Par contre il m’a toujours dit « Recentre-toi » à la fin de l’année pour l’examen « afin de reprendre la route du son classique que tu dois avoir pour jouer ton morceau ». Sinon, il ne m’a jamais « châtré » artistiquement, j’ai vraiment eu de la chance. Aujourd’hui encore c’est un ami, trente et quelques années après les premières notes… c’est extraordinaire !

- Vous n’étiez sûrement pas un élève lambda ?

Si si si si, au début on ne voit rien ! Tu prends ton embouchure, tu sens les vibrations, c’est le calvaire pour tout le monde… un ou deux ans de test pour savoir si le gosse aime vraiment ça. Mon prof a eu cette patience-là avec tout le monde. Moi, ce qu’il m’a donné, je voulais le lui rendre au centuple ! Une onde passe, faut qu’il y ait réception. Si il n’y a personne, c’est perdu ! Rien n’existe. Je lui ai rendu une autre chose, qu’il a lui même transformée - ça ne s’arrête jamais en fait. Il a commencé à chercher côté corps, respiration, manière de souffler…

- Presque un travail de comédien en quelque sorte. Ce travail sur le corps a débuté au Conservatoire ?

Non, plus tard. La danse classique, la discipline imposée, ce qu’il a de plus complexe pour ton corps, pas le droit d’inventer quoi que ce soit, suivre les rails, ça c’est compliqué. La notion du corps, c’est venu parce que je me suis retrouvé abîmé par des opérations, des accidents… et puis au fur et à mesure tu t’y intéresses, en te musclant, en essayant de sentir chaque élément séparé, chaque articulation, chaque os. Là, j’ai mal au dos à cause d’un truc que j’ai fait avec les gosses il y a trois jours. J’ai les lombaires coincées, mais je peux quand même faire ceci ou cela… parce que je connais mon corps. Il faut juste écouter la corde qui va du crâne aux talons. Quand tu souffles tu chantes, à mon avis - chaque micro-sensation de douleur ou de tension doit pouvoir être corrigée. Faut jamais forcer, ça peut péter partout, les lèvres, les zygomatiques… c’est d’ailleurs ce que raconte la pièce.

- Le corps est l’instrument ?

Quelque part, oui ! L’instrument à pression ! Ça veut tout dire ! Faut qu’il y ait la pression… c’est pour ça que j’ai mal !

- Après avoir joué sous les Pommiers, que va-t-il se passer ?

Je joue en duo avec Sébastien Llado, tromboniste. Je lis un texte, une histoire de baleine, et j’improvise avec lui de temps en temps. C’est la troisième ou quatrième fois qu’on se voit avec le matériau qu’il m’a proposé. Je trouve ça vraiment sympa de sa part, parce qu’il aurait pu demander à un acteur, des gens de théâtre, un lecteur, une lectrice. Je lui ai dit : « T’es sûr ? » « On essaie et on verra bien. » Ça lui a plu, la façon dont je pouvais jouer de ma voix, de mes voix. Le narrateur faisait un peu flipper (voix d’outre tombe), mais le son de la baleine, c’est pas du tout ça (voix de dessin animé) je peux transformer ma voix pour différents rôles du texte. C’est ce qui est plutôt amusant, le côté adulte - parce que c’est un texte pour les grands enfants que nous sommes : faire rire, jouer sur les émotions, sans tenter d’inventer plus que ça, juste raconter une histoire comme moi je l’entends…

Exactement, d’ailleurs un premier concert a été diffusée sur Mezzo en mai 2009. Le film s’appelle Il était une fois la résolution Collignon C’était génial ! Sergio Léone/Ennio Morricone… J’avais toujours envie de travailler sur ce binôme alors j’ai réarrangé pour mon septet « Septik » la musique de Il était une fois la révolution… Cela dit, quand on a joué le lendemain en Vendée devant 350 personnes, à Longeville-sur-Mer, le concert était meilleur. Pour Médo(S) il y a beaucoup de rushes, de situations que je voulais vivre avec mon entourage, des regards croisés avec mon prof de trompette, ma mère, les musiciens avec qui j’ai travaillé - Sclavis, Barthélémy, Lubat etc…

Josselin a tourné pas mal de répétitions, tout le processus de création avec mes formations - Jus de Bocse et Septik… des répétitions au concert en passant par l’enregistrement de mon prochain album avec le Jus… Il y a également une partie que nous allons tourner en décembre 2009 : une expérimentation visuelle et auditive qui clôturera le film de Josselin… Par moments, on montre ce qu’on ne voit jamais chez les zicos, c’est-à-dire la vie de tout les jours, qui est assez plate. Il y a une espèce de piédestal… on se regarde les uns les autres, c’est un peu voyeur tout ça ; mais quand c’est fini, c’est fini - la routine quoi, dormir, manger… Je me tais… Enfin, comme tout le monde, quoi - pour ne pas devenir fou !! C’était incroyable d’avoir cette idée-là : qu’on me demande, alors que je n’ai que 38 ans, un truc sur moi, sur ma vie. C’est un peu tôt, je trouve, cette rétrospective d’un truc que tu commences seulement à maîtriser ! C’est seulement le milieu de l’histoire…

Propos recueillis par Laure Devisme le 24 mai 2009 à Coutances.

par Laure Devisme // Publié le 17 août 2009
P.-S. :
  • Le texte de la pièce est paru aux Editions Actes Sud-Papiers.
  • Il était une fois la résolution Collignon est disponible à la location pour les festivals, cinémas, clubs de jazz.
  • Médo(S) sera également disponible dès mars 2010 à la location.
  • Contact location : Mélanie Golin->http://www.oleofilms.fr/quisommes.html] - 00 33 1 46 81 57 98
  • Contact presse : Josselin Carré - 00 33 6 16 09 32 06