La création européenne démarre l’année à Stadtgarten 🇩🇪
Winterjazz Cologne et Nica Live à Stadtgarten, trois jours de découverte début janvier.
Benoit Delbecq Quartet © Niclas Weber
Passées les retrouvailles au fameux club Stadtgarten avec la bonne vingtaine de professionnels européens qui avaient bravé les intempéries, nous nous sommes rapidement immergés dans la programmation de ces deux journées consacrées aux musiciens et musiciennes sélectionné·es par le programme NICA.
J’ai retenu particulièrement quatre groupes parmi les neuf formations proposées.

- Pollon with Strings © Niclas Weber
Ce soir-là je découvre la clarinettiste et saxophoniste alto Theresia Philipp au cœur de « Pollon with Strings » à la Christuskirche. Rappelez-vous ce nom. Nous en reparlerons plus tard.
Un double trio : le Pollon trio avec David Helm à la contrebasse et Thomas Sauerborn à la batterie est rejoint par le trio à cordes constitué d’Axel Lindner, violon, Axel Porath, alto et Elisabeth Coudoux au violoncelle. On glisse allègrement de l’évocation de chants liturgiques orthodoxes exposés par le trio à cordes augmenté de la contrebasse à l’archet sur lesquels Theresia improvise à la clarinette ou à l’alto, vers des contrées résolument contemporaines, comme mises en miroir, avec un bonheur qui se déploie au fur et à mesure. On passe d’un monde à l’autre, tout cela en trente minutes et je garderai particulièrement en mémoire ce “Notre Père”, je crois, enrichi des sonnailles très justement agitées par Thomas Sauerborn.

- The Mendelssohn Project © Niclas Weber
Nous quittons la Christuskirche pour patiner, verglas oblige, vers l’église Neue St Alban et y découvrir « The Mendelssohn Project ».
En étirant et en recomposant la “Fugue en do mineur pour orgue” de Felix Mendelssohn, Annie Bloch, orgue et Emily Wittbrodt, violoncelle, prennent le risque de la déconstruction/reconstruction, aux carrefours de l’architecture sonore et de celle du lieu. La magie opère immédiatement. La beauté de l’église agit comme un amplificateur à la musique déployée. L’interplay entre les deux musiciennes joue à plein. Elles jouent le texte pour mieux s’en échapper quand elles le décident, convoquant des modes de jeu plutôt libres, en contrepoint de l’écriture historique.
Leur background classique, folk, jazz, leur permet sans doute cette intelligence immédiate propre à concilier ce voyage de deux siècles entre des esthétiques apparemment si éloignées. Une réussite !
Retour au club, le lendemain. EARTH TONES réunit Akiko Ahrendt, violon, Emily Wittbrodt, violoncelle et Stefan Schönegg, contrebasse.
La très belle basse 5 cordes à tête de lion agit en pivot de ce trio à cordes qui explore le champ de la drone music.
Le son d’ensemble est superbe, mais peine à retrouver l’intensité de celui de ses pères fondateurs. Il y manque sans doute encore des variations de dynamique, de texture, qui donnent souvent une force presque shamanique à ce courant singulier de la musique minimaliste dont Giacinto Scelsi fut, sans doute, le Prince. À suivre…

- Felix Hauptmann © Niclas Weber
Le trio Percussions du pianiste Felix Hauptmann, avec Roger Kintopf (basse) et Leif Berger (batterie), présente une musique complexe et fluide à la fois, qui circule dans des méandres rythmiques impossibles à déterminer. Tout le monde joue par cœur. Le batteur longiligne et stylé nous évoque le jeu de Tom Rainey, immédiatement. On ne sait jamais où on est et c’est tant mieux. Pour moi c’est une révélation avec un petit bémol, toutefois. Le manque de dynamique, d’accidents, rend l’écoute un peu difficile sur la durée, je trouve.
Le 10 janvier, c’est le WinterJazz Köln, 15e édition. Il y a 14 groupes à l’affiche. Le public fait la queue à l’entrée de chaque salle. Les concerts sont gratuits. C’est la fête ! Tous les espaces du Stadtgarten sont investis ; les deux salles ainsi que le double bar du rez-de-chaussée.
Je n’ai pu entendre que deux thèmes du 4tet « Almost Natural » du bassiste Florian Herzog, car j’étais coincé debout dans un coin, mais j’ai été immédiatement pris par la musique du quartet et en particulier par le jeu du saxophoniste Sebastian Gilles, déjà repéré mais trop peu connu dans nos contrées et par celui de la pianiste Chaerin Im, que je ne connaissais pas, mais son univers, sa précision et son ouverture rythmique mériteront de s’intéresser à son travail dans les plus brefs délais. On retrouve Leif Berger derrière les fûts et là encore il fait merveille.

- Marlies Debacker et Alexandra Grimal © Niclas Weber
Ensuite j’ai eu plaisir à retrouver Alexandra Grimal, invitée spéciale de cette édition, dans un trio inédit aux côtés de la pianiste Marlies Debacker et de la violoncelliste Elisabeth Coudoux, toutes deux entendues pendant les soirées NICA. On redécouvre l’univers sonore de Debacker, plus complexe et développé que la veille car sans doute davantage sollicité, il me semble, ainsi que celui de Coudoux davantage en position de se faire entendre qu’au sein de Pollon With Strings. Les phrases, vertigineuses et souterraines à la fois, de Grimal au ténor rappellent quelle grande saxophoniste elle est. Quand elle s’empare du soprano, elle joue davantage sur la beauté du son de l’instrument, les notes tenues au sein de phrases plus retenues comme pour faire entendre une autre voix pour enfin passer au chant, très concentré et rond, pour fermer la boucle. On regrettera le déséquilibre sonore avec le violoncelle et ses pédales d’effets très surmixées par rapport au reste, ce qui ne permit pas de profiter pleinement du son du trio.

- Benoît Delbecq © Niclas Weber
Autre invité spécial pour la suite de la soirée : Benoît Delbecq.
Autour de lui, la paire rythmique implacable de Jonas Burgwinckel (batterie), Robert Landfermann (contrebasse) et Theresia Philipp à l’alto cette fois-ci.
Delbecq a écrit spécialement trois pièces pour l’occasion.
Si Theresia guette Benoît pour certaine de ses entrées, le quartet sonne comme un seul homme, ou femme c’est selon, tellement la musique circule aisément entre ces quatre-là. On retrouve le merveilleux monde delbecquien fait de méandres et d’accidents heureux, et sa fameuse main droite qui parfois se retourne comme pour saluer Don Pullen. Theresia révèle ici son grand talent d’improvisatrice, sa grande musicalité tandis que j’essaye vainement de comprendre comment rythmiquement l’ensemble fonctionne.
Je termine la soirée avec le solo de Philip Zoubek dans la grande salle.
Grand spécialiste du piano préparé, il choisit ce soir l’usage du piano et du Moog, à main droite comme on dit en équitation.
Son solo d’une quarantaine de minutes m’a absolument subjugué. C’est la première fois que je l’entendais live et j’aimerais y être encore. Il maitrise tous les modes de jeu, possède une main gauche redoutable, son discours est d’une musicalité absolument remarquable, hors des sentiers battus.
Angelika Niescier et Ulla Oster, les deux directrices artistiques de cette soirée, Esther Weickel, la coordinatrice du projet NICA et Kornelia Vossebein, la programmatrice du Stadtgarten font de cet événement une plate-forme essentielle au jazz européen.
