Entretien

Laurent Dehors

rencontre avec un polyinstrumentiste, touche-à-tout infatigable.

Polyinstrumentiste accompli, leader de formations où se donne une musique festive, libre, aux confluents de nombreuses influences ou alors sideman aux côtés d’Antoine Hervé, François Raulin ou Louis Sclavis, Laurent Dehors étonne. La fête des Jazz a été l’occasion de l’interroger sur son parcours et sur ses musiques qu’il donne autant à voir qu’à écouter.

- Comment êtes vous venus à la musique ?
Tout simplement parce qu’il y avait un ami de la famille qui jouait de la clarinette et que ça m’avait donné envie d’en faire. Je viens d’un milieu ouvrier. Personne ne faisait de la musique à la maison et le dimanche, j’étais un peu l’attraction … Mémé disait : ‘Dis donc Lolo, tu vas nous jouer in the moon’ ? , alors moi je disais : ‘Mais non, mémé on ne dit pas « in the moon », mais « in the mood »’…’bon bein, tu vas nous le jouer quand même ….’ !

J’ai fait mes classes au conservatoire, mais dès que j’ai eu mon instrument à 8 ans, j’ai mis les disques de mes parents, Sydney Bechet, Glenn Miller, et je jouais, j’essayais de trouver les thèmes d’oreille. J’ai aussi fait du rock dans la cave. Si nous jouons des reprises du groupe Police avec le trio [David Chevallier et Denis Charolles], c’est que je jouais ces titres à la basse et à la guitare avec des potes quand j’avais 14 ans. J’ai fait du bal aussi…

- Et déjà il y avait une légère déviation ?

Complètement ! Je me souviens que je m’amusais beaucoup…Ma mère me poussait à travailler mon solfège. C’est vrai que j’aurais fait de la musique quand même, mais elle m’a aidé à garder ce contact avec le conservatoire. Parfois, elle me disait : tu vas bosser ton solfège … Alors je regardais par la fenêtre, du haut de mon immeuble, et puis je faisais absolument n’importe quoi, je faisais du Weber 4 en regardant les petits oiseaux et les jeunes filles qui passaient dans la rue, et je disais ‘j’ai fini maman’ et elle me disait ‘C’est bien tu peux aller jouer’ et je filais jouer avec les potes !

- Vous cherchiez à sortir du moule classique ?

Vous savez j’ai travaillé avec Jacques Lancelot qui a été le maître de Di Donato, de Portal, et je dois avouer que j’ai appris beaucoup de choses, tout ce qui est lecture par exemple…Ce n ‘est pas un passage obligé, mais cela fait gagner du temps. C’est à dire qu’au lieu de lire une partoche pendant deux heures, on commence à parler musique tout de suite. Mais j’avais déjà ce côté un peu décalé.

- Et vous l’expliquez comment, c’est dans le caractère, de ne pas vouloir faire comme les autres ?

A une époque, j’essayais de jouer comme Michael Brecker. On a tous son « papa » … et pour moi Michael Brecker, c’était la force, la puissance, la rapidité, c’était l’Amérique ! Et après mon prix de clarinette, je devais passer une maîtrise de musicologie sur l’emploi des gammes pentatoniques dans la musique de jazz.

En fait je n’ai jamais rien passé, je voulais bosser le sax à fond pendant un an pour voir le résultat. J’ai ainsi travaillé 4 à 5 heures par jour, pas plus parce que pour les mandibules ce ne sont pas des instruments qui permettent de jouer toute une journée, c’est un travail assez physique. Au bout d’un an, j’ai commencé à avoir des petits plans par ci, par là. J’avais laissé la clarinette de côté, c’était un instrument un peu démodé pour moi, post-adolescent qui ne rêvait que de force et de puissance !

J’ai fini par revenir à la clarinette, par la clarinette basse. Un soir, j’ai fait le bœuf avec Antoine Hervé en 1988, il m’a proposé de monter un trio avec lui. Il m’a pris ensuite dans l’ONJ, et pour moi qui sortais de ma campagne c’était formidable : je me suis retrouvé avec de grands musiciens et j’ai aussi pris l’avion pour la première fois pour aller à Zagreb ! Et depuis j’ai joué avec toute la scène actuelle.

- Quand avez-vous commencé à monter vos projets personnels ?

Le premier groupe a été un trio. A la base ce n’était pas avec Denis Charolles, mais avec Louis Moutin que je connaissais bien du quartet d’Antoine Hervé. J’aimais beaucoup son jeu, parce que c’est un jazzman qui a écouté du rock ‘n roll.

Et puis ensuite, comme dans la vie de tous les groupes, il y a des petits clashs, des moments où l’on a envie de changer : j’ai donc proposé à Denis qui à l ‘époque jouait du jazz sur une batterie normale, d’intégrer le trio.

Je ne voulais pas de piano, de contrebasse ou de basse électrique parce que tout de suite, on était dans un ‘tunnel’. Je n’ai rien contre ce tunnel, j’adore quand un bassiste me fait une walking et que je joue dessus. Mais il faut changer aussi : là David [Chevallier] a une guitare 7 cordes, Denis [Charolles] a des sons graves [grosse caisse] , et j’ai cherché à faire des basses aussi. Et la musique, de ce fait, change. Dans Tous Dehors, il y avait une basse à l’origine, et le jour où le contrebassiste n’a pas pu venir à un concert, on a « fait » la basse autrement, avec le tuba [Michel Massot], David, et moi.

Et puis jouer avec des gens qui sont un peu hors-normes, pas « allumés », je n’aime pas trop ce mot. Quand on entend David et Denis on comprend que ce sont de grands musiciens.

Parallèlement j’étais sideman dans un big band mais je commençais à apporter de la musique. Comme le directeur musical avait plutôt envie de faire jouer « sa » musique, j’ai compris qu’il était peut-être temps pour moi de monter un projet, de passer des coups de fil, d’aller demander des subventions, d’aller chercher des musiciens, de composer encore plus de musique, et voilà… une page s’est tournée à ce moment là. C’est beaucoup de bonheur, mais aussi des complications, musicales et humaines…

- A quel niveau ?

C’est génial de prendre des jeunes musiciens, mais le casting a été long. En fait, à partir du moment où je commence à penser à un projet, il peut se passer deux à trois années avant qu’il n’aboutisse. Parce qu’il faut être sûr de choisir les bonnes personnes. J’ai commencé à travailler avec de jeunes musiciens, Denis Charolles, Christophe Monniot, Catherine Delaunay qui n’étaient pas du tout connus.

- Comment avez-vous rencontrés tous ces musiciens ?

Je les ai rencontrés dans divers groupes de ma région [Rouen]
et j’ai passé de longues après-midi à faire des séances d’impro pour voir ce qu’ils avaient dans le ventre et je me suis décidé ;…On connaît une période d’euphorie au début, parce qu’on crée un son ensemble, et qu’on aime bien garder ce son là. Mais après un temps, il est difficile de poursuivre, car tous ces musiciens ont aussi leur carrière, comme moi à une époque, ils commencent à mener leur propre projet. Alors maintenant, je m’organise pour tourner avec des équipes B. Je remplace les musiciens par un son d’instrument qui me touche. Il m’est arrivé de choisir à la place de la clarinettiste Catherine Delaunay, Yves Robert au trombone ou Régis Huby au violon. Je suis plus attaché à la personnalité du musicien qu’à son instrument.

- Il y a dans votre jeu une puissance du son un peu expressionniste qui rejoint les racines du free, donc Ornette…Il y a toujours ce côté « distorsion ». C’est une volonté vraiment ?

Oui ! Au début du siècle, quand on a commencé à faire des demi-tons, on parlait déjà de « distorsion », maintenant le demi-ton ne fait plus peur du tout. Certains effets de guitare grasse, après Jimi Hendrix, ne font plus peur aujourd’hui. En saxophone, cela commence à suivre aussi, on reprend des effets qui sont déjà utilisés depuis 30 à 40 ans dans la musique contemporaine. En jazz, des musiciens comme Coleman Hawkins ont développé des modes de jeu sur l’instrument. Mais il y a toujours un décalage entre ce que les gens sont capables d’ingurgiter et ce que les musiciens leur proposent. J’aime bien faire une musique audacieuse, mais qui « passe ». Donner des clés aux gens qui entendent des choses qu’ils ne comprennent peut-être pas toujours mais qui demeurent en eux : des images, des couleurs. On m’a souvent dit qu’on voyait des paysages pendant que le groupe jouait. Il y a même des gens qui ont dit qu’ils repartaient du concert avec un supplément.

- Et être polyinstrumentiste ?

C’est le jeu sur les couleurs qui m’attire. Le plaisir physique est différent sur chaque instrument : quand je joue de la clarinette contrebasse, je deviens un bassiste. Habituellement quand on joue de la clarinette, on est en l’air et puis ce sont les autres qui plantent des clous. Là c’est moi qui plante les clous.

Dans ma musique il y a une horizontalité. Je ne suis jamais devant en train de faire le beau, dans le trio ou dans le big band. Même si je suis directeur artistique ou que je donne la direction musicale, j’ai toujours cette envie d’horizontalité. Même avec un soliste, ou peut-être deux, à chaque instant chacun apporte sa pierre à l’édifice, chacun est investi pour qu’il y ait un son global, sinon la musique n’a pas lieu. Souvent dans les big bands on voit lors des solos les autres musiciens s’agiter, ne pas vraiment écouter.

Je refuse cette attitude, je suis attaché à un ensemble, à un collectif.

- Vous faîtes une musique très gaie qui donne envie au public de suivre et de s’exprimer.

Complètement ! C’est ce qui se passe aussi là, à la Fête des Jazz, avec cette proximité du public qui passe et s’arrête ; on joue sans sonorisation, on est obligé de souffler fort pour que les gens nous entendent. Même si j’ai la chance de jouer avec des musiciens qui connaissent l’art de la nuance, on ne peut pas donner toute la palette sonore habituelle. Dans certains morceaux, quand je fais un signe, vous ne pouvez pas le voir là sur la bande, il y a un millimètre de son !

- Quels sont vos influences ? On pourrait penser à Portal par le choix des instruments et le côté folklorique de votre musique.

Portal, je l’ai vu quand j’avais dix ans dans la MJ de ma ville, il chantait dans sa clarinette, j’ai rigolé, j’étais baba. J’attache beaucoup d’importance à la jubilation. Portal, c’est un inventeur de mille sons, un grand maître, mais avec tout le respect que je lui dois, je pense qu’on fait des musiques très différentes. De même avec Louis Sclavis, si on joue des mêmes instruments, je ne pense pas que l’on joue la musique de la même manière.

Louis Sclavis est un boulet de canon, c’est un jusqu’au-boutiste, quelqu’un qui a un peu le complexe de la musique contemporaine et qui veut faire de la musique sérieuse. Moi j’en ai rien à battre ! Ma musique elle est sérieuse et le rire c’est très sérieux. C’est très important de rire. Mais on peut jouer ensemble aussi, je sais qu’au Mans dernièrement, j’ai invité Louis et Michel, et on a fait des musiques totalement différentes avec l’un et l’autre.

- Quels sont vos projets ?

J’ai plusieurs projets en vue, à La Villette avec les fanfares d’Afrique du Sud, que l’on avait déjà vues l’année dernière, je vais d’ailleurs retourner en Afrique du Sud en juin pour les faire travailler. J’ai des projets divers du solo à la méga fanfare en passant par des fanfares que j’anime sur Rouen dans le cadre d’une résidence, des amateurs sur Paris que je vais faire travailler pendant 2 week-ends, et puis le groupe Tous Dehors bien sûr qui tourne.

A l’automne au festival de Nevers, on fera une relecture de Glenn Miller, dans la série, « Mémé joue moi in the moon », un peu détourné. Glenn Miller, c’était la variété de l’époque. Comme le dit André Francis, le jazz s’est fait par le peuple, pour le peuple, et ensuite en dehors du peuple. Je ne pense pas que nous soyons en dehors du peuple. Ensuite on commencera une grande tournée avec Tous Dehors en Afrique de l’Ouest de mi-octobre à mi novembre, je vais peut-être changer un petit peu d’équipe car les musiciens sont très pris. J’aimerais bien faire un groupe avec un bassoniste.

Enfin un des projets qui me tient à cœur actuellement est de monter un solo. Parce que j’ai toujours eu besoin des autres pour faire ma musique, je n’aime pas jouer tout seul, j’ai l’impression d’être sous la douche ! Mais je veux monter un solo parce que David et Denis ont leur projet, Michel Massot n’est pas là pour l’Afrique, donc je pense que c’est le moment de le faire. J’avais déjà joué en solo, mais je n’avais pas assez travaillé cette idée d’aller vraiment au fond de moi. Et puis je me suis aperçu pendant le festival du Mans, en faisant des duos totalement improvisés avec Paul Rogers, Daniel Humair ou John Taylor qu’ils me poussaient à retrouver des choses enfouies, que j’avais mises de côté.


Discographie :

Leader – Co Leader :

  • 1992 : Laurent Dehors Trio (avec David Chevallier et Louis Moutin) : Idées Fixes (Collector)
  • 1994 : Trio Grande ( Dehors/Massot/Debrulle) - Igloo Sowarex
  • 1996 : Tous Dehors : Dans la rue - CC Production
  • 1997 : Laurent Dehors Trio (avec David Chevallier et Denis Charolles) : En attendant Marcel - Evidence
  • 1998 : Tous Dehors : Dentiste – Evidence

Sideman :

  • 1989 : ONJ (Antoine Hervé) : African dream - Label Bleu
  • 1991 : Antoine Hervé ; : Paris Zagreb - Deux Z
  • 1993 David Chevallier : Migration - Ada
  • 1995 : Michel Portal : Cinémas - Label Bleu
  • 1995 : Daniel Goyone : Il y a de l’orange dans le bleu - Label Bleu
  • 1996 : Patrice Caratini : Hard scores - Label Bleu<
  • 1997 : Jean-Marie Machado : Chants de la Mémoire - Hopi
  • 1997 : Le POM - Pee Wee
  • 2000 : Daniel Goyone : Haute Mer - Label Bleu
  • 2000 : Yves Robert : L’été ; - Deux Z