Scènes

Laurent Dehors : Concerto Grosso

Laurent Dehors et son trio invitait le 23 octobre 2009 Matthew Bourne et le quatuor Habanera pour la création du « Concerto Grosso » au Triton.


Laurent Dehors et son trio invitait le 23 octobre 2009 le pianiste Matthew Bourne et le quatuor Habanera pour la création de leur « Concerto Grosso » au Triton (Mairie des Lilas).

Sitôt fêtés ses quinze ans de vie commune avec le Big Band « Tous Dehors », Laurent Dehors s’est lancé un nouveau défi, cet orchestre inédit et alléchant qui mélange quartet de jazz polymorphe et quatuor de saxophones, le prestigieux Habanera, réputé pour son travail autour de la musique contemporaine. Voici donc une facette assumée de Dehors, celle qui consiste à ne jamais dissocier complexité et impertinence, raffinement et puissance.

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Laurent Dehors @ Franpi Barriaux

Lorsqu’ils entrent en scène, les huit musiciens livrent déjà, par leur disposition même, un des secrets de Concerto Grosso.

Avec le Quatuor Habanera côté jardin et le « trio plus un » côté cour, qui se font face sans pour autant s’affronter, on assiste vite à une friction/fusion de masses et de flux entraînant la musique dans une émulation créatrice ; il en émerge des morceaux très écrits où chacun tente d’amener l’autre sur son terrain sous la direction d’un Laurent Dehors concentré, prêt à tout pour provoquer un déluge sonore parfaitement ordonné.

Présents depuis longtemps au sein de Tous Dehors, le remarquable Antonin Leymarie à la batterie et au xylophone et Gérald Chevillon - qui fait le grand écart entre saxophone basse et flûte sopranino - sont la base fidèle de tous les spectacles de Dehors. En invité, Matthew Bourne - qui avait croisé sa route à l’occasion du dernier album en date du Trio Grande [1] - toujours entre urgence, puissance et subtilité, dans une formation où les rôles entre rythmique et mélodique restent ténus et s’appuient avant tout sur la couleur et le contexte, dans l’installation des contrastes et d’un groove profond, inexorable et élégant. Un creuset où Dehors se grise… et des contrastes qu’illustrent la prestation époustouflante de Gérald Chevillon, pivot du groupe, passeur entre les deux entités ; tranchant dès qu’il mord le bec de son imposant saxophone basse, il sait lui donner aussi des sonorités inédites de clapotis poétique et lointain en faisant aller et venir le contenu d’un verre d’eau dans les tuyaux.


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Gérald Chevillon @ Franpi Barriaux

Le côté le plus marquant, dans la scénographie des concerts de Dehors, c’est le nombre d’instruments à l’avant-scène ; lui-même passe d’un bond du ténor à la clarinette basse ou de la clarinette au soprano pour chercher sans relâche le timbre le plus évocateur, la sonorité idoine qui vont donner ton et direction aux autres, notamment au quatuor Habanera dont la maîtrise technique éclaire les compositions d’un jour nouveau.

Notamment sur les relectures des « standards » du Rouennais (« Menuet », « Un matin plein de promesses »), la présence de six sax sur huit musiciens annonçait un travail particulier sur les timbres et une conception « horizontale » des morceaux : l’absence de basse à cordes implique une prise de responsabilité partagée sur une rythmique aussi prééminente. En s’appuyant sur le Habanera le groupe peut se permettre toutes les folies d’écriture et d’interprétation, pour une musique qui s’étoffe sans perdre de son agilité avec ces quatre musiciens plus rompus aux œuvres de Glass ou Berio. (Le saxophoniste alto Christian Wirth a notamment fait partie de l’ensemble Intercontemporain.) Mais la virtuosité et la motivation les conduit à franchir la frontière parfois ténue des musiques improvisées.

Au sein de ces compositions créées pour que chacun évolue entre musique contemporaine fougueuse et jazz foutraque, entre puissance rythmique et science des timbres, c’est l’énergie collective, entre chorus et ostinati pugnaces, qui prime. Un morceau comme « Clusterland Recycling », qui joue sur ces ostinati et les oppositions graves-aigus en reprenant en toile de fond des « recyclages » de Laurent Dehors, en est l’exemple le plus efficace et le plus imposant.

Ce Concerto Grosso est du pur Laurent Dehors, comme en témoignent les allers et retours continuels entre musiques savantes et populaires ; d’ailleurs, il s’agit peut-être d’en dégager une parole commune, un langage familier qui s’instille dans le dialogue entre les deux entités fusionnelles tout en créant un contraste, une ironie poétique et raffinée. C’est en tous cas un terrain de jeu idéal pour un saxophoniste devenu incontournable…

par Franpi Barriaux // Publié le 9 novembre 2009

[1Combo Belge regroupant Michel Debrulle et Michel Massot. A l’origine, il s’appelait « Trio Bravo » jusqu’à ce que Dehors remplace Fabrizio Cassol