Scènes

Laurent Dehors - Une petite histoire de l’opéra

Monteverdi, Purcell, Lully, Monteverdi, Massenet, Bizet, Milhaud et Kurt Weil à Saint-Étienne-du-Rouvray.


Un concert de Laurent Dehors, sur la scène du beau théâtre « Rive gauche » de Saint-Étienne-du-Rouvray, dans la proche banlieue rouennaise, qui l’a toujours soutenu dans ses projets et ses spectacles, est gage de salle comble. Et c’est effectivement devant un public nombreux et enthousiaste que le sextet du multi-anchiste s’installe pour une nouvelle immersion dans les grands airs d’opéra, de Monteverdi à Kurt Weil.

Après avoir visité La Flûte enchantée dans le cadre d’un spectacle jeune public et Carmen en grand ensemble, c’est à un florilège des « grands airs » d’opéra que Laurent Dehors s’attaque, avec la volonté de placer les rôles féminins au centre. On l’avait laissé sur un Concerto Grosso où il jouait avec les masses et les formes, accompagné notamment du pianiste Matthew Bourne et du multi-instrumentiste Gérald Chevillon. Ces deux-là sont devenus des fidèles. Chevillon se charge avec finesse de la plupart des rôles rythmiques armé de son tonitruant saxophone basse, Bourne apporte le cocktail détonant de puissance et de finesse allié à une folie douce qui en fait l’alter ego de Dehors, à l’instar de Jean-Marc Quillet, vibraphoniste talentueux dont la subtilité alliée à un humour tapageur sont la garantie d’un spectacle qui ne s’limite pas à la seule musique.


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Laurent Dehors © Franpi Barriaux

Dans Concerto Grosso, Dehors s’emparait déjà des ponts tissés entre musique savante et populaire. Les airs d’opéras retenus pour cette Petite histoire… sont placés sous le même signe puisque que la plupart s’inscrivent durablement dans la culture populaire tout en étant des bijoux délicatement ouvrés. Manifestement, Concerto Grosso a fait évoluer l’écriture de Laurent Dehors. Les arrangements sous forme de suite tirés du King Arthur de Purcell représentent un travail très construit sur les timbres, enflammés par les guitares de David Chevallier dans un rôle très important de structuration des improvisations. Au delà du concept, la musique jouée par ce sextet est foisonnante, notamment dans le champ de la musique ancienne (le prologue de l’Orfeo de Monteverdi ou le Bourgeois gentilhomme de Lully, qui prennent de loin en loin des atours de musique contemporaine. Il en est de même pour la plupart des œuvres des compositeurs des XIXè et XXè siècles (Massenet, Bizet, Milhaud, Weil), dont modernité permet un beau travail d’improvisation.


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Gérald Chevillon © Franpi Barriaux

L’opéra ne serait rien sans la voix, aussi trouve-t-on au centre de la scène la prestigieuse soprano Anne Magouët [1], qui nimbe cette proposition musicale de tout son talent et de tout son investissement. Il faut d’ailleurs saluer cette prise de risque, de la part d’une chanteuse très réputée dans le monde de la musique baroque, qui n’hésite pas à suivre Dehors et fait parfois subir aux œuvres lyriques quelques savoureux outrages (ils ne feront claquer que de rares sièges). Il y a de l’humour et beaucoup de dérision dans la musique de Dehors, c’est un fait établi ; son vœu de revisiter une musique qui ne s’est empoussiérée qu’auprès de ceux qui sentent déjà la naphtaline ne déplaira donc qu’aux esprits corsetés. La pesante Chevauchées des Walkiries de Wagner transformée en bossa-nova jouée par un groupe de surf-rock, ou La Panina de Mozart version virulente et électrique sont de courtois détournements où la cantatrice s’épanouit. On la savait très à l’aise avec le jazz et les musiques improvisées [2] ; sa prestation nous confirme qu’en réalité, elle est à l’aise dans tous les registres !


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Anne Magouët © Franpi Barriaux

Avec « sa » Petite histoire de l’opéra, Laurent Dehors clôt un chapitre important de son itinéraire musical en plongeant en profondeur dans ce que l’énergie de la culture populaire a de plus raffiné. Il le fait comme toujours avec l’impertinence iconoclaste de qui se sert de la supposée dérision pour faire passer ses idées et son talent ; il suffira de se laisser emporter par « ses » airs d’opéra pour trouver là de la complexité, de la poésie et un irrésistible bonheur de jouer.

par Franpi Barriaux // Publié le 18 novembre 2010

[1Membre d’« A Sei Voce », du « Le Poème Harmonique », de « Stradivaria » Anne Magouët se produit également dans le monde entier avec l’Ensemble « Jacques Moderne ».

[2Avec A Sei Voce, on a pu l’entendre dans les Gesualdo Variations de David Chevallier. Nantaise, elle a également participé à l’un des tout premier album du collectif Yolk, G. meets K. de Geoffroy Tamisier avec Kenny Wheeler !