Portrait

Laurent Rochelle, jamais à court de souffle

Portrait du saxophoniste, clarinettiste, fondateur du label Linoleum et du studio d’enregistrement Les Arpenteurs.


Laurent Rochelle © Gilles Gaujarengues

Voici bientôt trente ans qu’on croise Laurent Rochelle dans l’univers du jazz et des musiques improvisées. Ce musicien ne rentre pas dans les cases. Ou plutôt il tente chacune de celles qui se proposent à lui et c’est ainsi qu’il construit son identité musicale. Portrait de ce touche-à-tout qui ne laisse rien au hasard.

D’un mot, on dira que Laurent Rochelle s’est fait musicien tout seul ou presque : pas de parents musiciens, pas de proches pour lui mettre le pied à l’étrier ; c’est donc seul qu’il débute au saxophone alto à onze ans à Toulouse avec un professeur particulier. Mais l’apprentissage est celui de la technique et de la musique classique. Avec ce prof, on ne parle ni jazz, ni improvisation. Et c’est comme ça jusqu’au bac.

Après ce sésame, c’est pire puisqu’en entrant en fac de pharmacie à l’Université Paul Sabatier, la musique est reléguée plus encore en arrière-plan. Il joue, certes, mais en dilettante. Le voici sur les pas d’une carrière de pharmacien-biologiste. Sauf que, alors qu’il est interne en biologie aux hôpitaux de Toulouse - tantôt à Purpan, tantôt à Rangueuil - le service militaire se rappelle à lui. Il est alors affecté à l’hôpital militaire de Bordeaux où, coup de bol, il ne doit se rendre que rarement.

Le reste du temps, Laurent Rochelle est chez lui et en profite pour investir la musique. Il poursuit le sax - entre-temps il a définitivement troqué l’alto pour le soprano -, se met au piano et surtout rencontre Alain Piton. Lui joue du saxophone mais aussi de la clarinette et surtout écoute et joue du jazz. C’est un autre déclic : Laurent Rochelle plonge dedans. Il tente le ténor mais ça ne lui va pas, il tente la clarinette basse et adopte immédiatement l’instrument. Il se met à écouter Michel Portal, Louis Sclavis, John Surman et, au-delà de la seule clarinette, Richie Beirach, John Coltrane, Ornette Coleman, Miles Davis, Daniel Humair, Joachim Kühn, Dave Liebman, Wayne Shorter, Henri Texier… Il va voir mille et un concerts au Mandala ou encore salle Nougaro, ces hauts lieux toulousains du jazz. Le jazz et l’improvisation s’imposent à lui. À cette époque, c’est aussi la rencontre avec Roland Paulin qui œuvre dans la danse, notamment sous des formes improvisées. Chaque semaine, il organise des sessions avec des danseurs et des musiciens pour des sets d’improvisation. Laurent Rochelle en est. Il en profite pour jouer, développer son sens de l’improvisation et rencontre du monde. La transdisciplinarité qu’il pratique avec des marionnettistes, des danseurs, l’audio-visuel, la photographie, vient en grande partie de là. C’est une pierre en plus dans la construction continue de son identité artistique.

Laurent Rochelle © Gilles Gaujarengues

Depuis les cours particuliers de son adolescence, il continue à apprendre mais essentiellement en autodidacte. C’est là aussi une de ses caractéristiques. Reste qu’il passe un an dans la classe de Marc Démereau à Music’Halle. Il y rencontre Sylvain Fournier et Loïc Schild avec qui il monte Monkomarok. Le groupe reprend quelques compositions de Thelonious Monk et comme ça sonne oriental… le nom du groupe est tout trouvé. La formation tourne beaucoup, aidée en cela par une signature sur le label ENJA et le management d’Antoine Roux. Deux albums sont publiés puis le trio se transforme en quartet en accueillant Alima Hamel. Parallèlement, Laurent monte le Lilliput Orkestra avec Olivier Brousse, Piero Pépin et Pascal Portejoie. La formule est « plus jazz » que Monkomarok mais on n’est pas dans un jeu de standards. Ça n’a d’ailleurs jamais été le répertoire de Laurent Rochelle. C’est plus divers : ça a à voir avec du rock, des ballades, des choses qui lorgnent vers la fanfare décalée aussi.

Assez rapidement, ce touche-à-tout lance son propre label : Linoleum, qui à ce jour compte une trentaine de titres à son catalogue. En fait, admiratif de ¡Dejarme solo ! de Michel Portal, il se lance et enregistre Conversations à voix basse, un solo à la clarinette basse. Le premier album du label est celui-ci. L’idée est bien sûr d’être indépendant, sans compromis ni compromission. Là encore, il fait son apprentissage en autodidacte et assez vite publie d’autres albums dont un de Marc Sarrazy et un autre de Denis Frajerman. À cette même époque, Laurent Rochelle quitte Toulouse et s’installe dans le Comminges pour suivre sa compagne. Il fait des allers-retours à Toulouse car la scène y est plus riche, notamment dans ce registre de musiques improvisées, mais il ne quittera plus la campagne commingeoise et, en autodidacte militant, il y construit un studio d’enregistrement. Cette indépendance le conduit à maîtriser toute la chaîne de production. Le studio est d’ailleurs également devenu une salle de concert de poche depuis six ans maintenant.

Fouiller et farfouiller restent dans son ADN. Quand Olivier Samouillan tombe sur la musique de Laurent Rochelle, il lui propose d’enregistrer pour l’image. Laurent travaillera alors pour des documentaires, des films, des séries.

Laurent Rochelle © Gilles Gaujarengues

Un dernier concert à Assier en 2008 avec le Lilliput Orkestra transformé en tentet à l’occasion ; un concert en Soundpainting, puis l’arrêt vers 2011 de Monkomarok. La page est tournée ou presque car, très vite, il monte Okidoki.

La naissance de ce quartet se fait dans l’urgence. Laurent Rochelle avait envoyé à Elsa Boublil son deuxième album solo Les Amours invisibles. Le disque était enregistré en re-re. Comme les musiciens retenus par l’émission devaient s’y produire, il se voit obliger de monter un groupe à toute vitesse. Il convoque alors Frédéric Schadoroff, Anja Kowalski et la violoncelliste Isabelle Sainte-Rose, remplacée ensuite par Éric Boccalini. C’est la naissance d’Okidoki. Il y aura également le duo avec Marc Sarrazy, puis Saxicola Rubi avec Dirk Vogeler rencontré à l’occasion d’une édition de Jazz en Comminges. Chaque fois, la formule fait la part belle à l’improvisation. Et puis il y eut Prima Kanta. Cette fois encore, le groupe naît d’une coïncidence ou presque. Dans son souci de transdisciplinarité, Laurent Rochelle monte Pyrénées, montagne magique, un photo-concert. Il s’entoure alors de Frédéric Schadoroff et de la vibraphoniste Juliette Carlier. Puis, quand la formule est adaptée sans image, il enrichit le groupe avec la harpiste Rebecca Féron, le violoniste Arnaud Bonnet et la chanteuse Fanny Roz. L’orchestration tend un peu plus vers la musique classique. L’écriture est plus présente aussi.

Aujourd’hui, outre ces quatre projets, Laurent Rochelle travaille sur la musique pour orchestre de chambre. Il n’aurait jamais imaginé cela. Et c’est un peu de l’ordre du fantasme car « même si tu en as envie, tu ne vas pas frapper à l’Orchestre du Capitole pour leur demander de jouer ta partition ». Mais, à l’époque, il n’aurait pas non plus imaginé travailler avec Olivier Samouillan. L’occasion s’est présentée. Alors, pour ce projet de musique néo-classique, on va quand même guetter la programmation du Capitole, on ne sait jamais…

par Gilles Gaujarengues // Publié le 21 décembre 2025
P.-S. :

Ce portrait est également publié dans le cadre d’une exposition sur « Les acteurs et actrices du jazz dans le Comminges » pour le festival Jazz en Comminges et réalisée par la Jazzette du collège d’Aspet.