Scènes

La Buissonne célèbre ses 30 ans

Compte rendu des 30 ans du studio La Buissonne au New Morning


Situé à Pernes-Les-Fontaines, non loin d’Avignon, le studio de La Buissonne est, dans le monde du jazz en particulier, une institution. A son sujet les témoignages convergent : c’est un endroit où l’on se sent immédiatement à l’aise, et en bonne condition pour livrer le meilleur de soi.

Le lieu n’y est peut-être pas étranger, mais il semblerait que l’équipe qui y œuvre en soit la principale raison, à commencer par Gérard De Haro, tout récemment sacré par une Victoire du Jazz, personnage emblématique que connaissent à coup sûr les mélomanes qui se plaisent à décortiquer le livret des disques. Il est de ces magiciens du son capables de donner aux instruments qu’il capte le moelleux et la résonance nécessaires.

Pour célébrer les trente ans de son studio, Gérard De Haro a réuni quelques-uns des musiciens qui fréquentent assidûment son chez-lui, et c’est en maître de cérémonie pudique qu’il a présenté la soirée, au long de laquelle se sont succédé neuf concerts relativement brefs et autant de formations/répertoires ayant habité les murs du studio. Ce faisant, trois labels sont particulièrement mis à l’honneur, chacun ayant un lien fort avec le « son De Haro », à commencer par le label maison, mais également Visions Fugitives et ECM.


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Robin Fincker, Vincent Courtois et Daniel Erdmann par Laurent Poiget

Quelques-uns des plus brillants artificiers du jazz français se partagent la scène, et les échanges de sourires ou d’anecdotes mettent en lumière un bel esprit de camaraderie. Les musiciens sont venus jouer mais aussi écouter, partager, véritable réunion de famille caractérisée par la bienveillance des protagonistes. La presse s’est déplacée, le concert est enregistré et diffusé dans le Jazz Club d’Yvan Amar, Alex Dutilh anime son émission en début de soirée. Mais au-delà de ses atours de raout pour connaisseurs, la soirée est baignée d’une atmosphère feutrée et les spectateurs, évidemment sensibles à la délicatesse des musiques proposées, se sont retrouvés au centre d’un événement par bien des aspects émouvant. Il y a eu, bien sûr, des témoignages de respect, d’affection. Des souvenirs partagés. Il y a eu, en introduction et clôture de la soirée, deux pièces interprétées à la clarinette par le fils de Gérard De Haro, couvé par une assemblée de musiciens magnifiques. Mais surtout, il y a eu du jazz. Beaucoup, dans des formes hétérogènes, avec la sensibilité comme seul dénominateur commun.

Une très belle occasion de retrouver des groupes emblématiques comme le trio de Stéphan Oliva, Claude Tchamitchian et Jean-Pierre Jullian, un groupe rare que l’on avait laissé sur un superbe Stereoscope paru sur le label La Buissonne, et qui a ouvert la soirée avec de magnifiques pièces tournantes comme aime les composer le pianiste, commentées par la batterie coloriste de Jean-Pierre Jullian et propulsées par un magistral Claude Tchamitchian.
Plus tard dans la soirée, le trio Andy Emler/ Claude Tchamitchian / Eric Echampard replongeait pour notre plus grand plaisir dans les répertoires de deux de leurs disques (Sad and Beautiful et À quelle distance sommes nous ?) en livrant deux interprétations intenses de « A Journey Trough Hope » et « Voyage en comptine ».
En fin de soirée, Philippe Mouratoglou, Bruno Chevillon et Jean-Marc Foltz interprétaient des morceaux de Robert Johnson issus de l’un des trois disques qui inauguraient il y a quelques années le superbe label Visions Fugitives. La soirée se terminera d’ailleurs sur un moment éminemment poétique avec le duo Stéphan Oliva / Jean-Marc Foltz qui interpréta deux pièces dont une bouleversante version de « I Loves You, Porgy », s’effaçant progressivement devant un silence lui aussi porteur de poésie.


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Jean-Marc Foltz par Laurent Poiget

Mais avant cette suspension, des formations plus récentes ont présenté des extraits de leur répertoire actuel. Louis Sclavis, Vincent Courtois et Dominique Pifarély ont interprété quelques pièces du sublime Asian Field Variations paru récemment chez ECM. Une musique délicate au son chambriste d’une grande beauté et des prises de paroles individuelles étourdissantes. Dans un état d’esprit proche, mais avec une esthétique bien différente, Vincent Courtois et ses Médiums (Robin Fincker et Daniel Erdmann), ont joué quelques-unes de leurs bandes originales, avec notamment une belle lecture de la « Tarentelle Meurtrière » de Nino Rota et une suite captivante autour des musiques des films Le Rayon vert, Le Ballon rouge et Hiroshima mon amour. L’intelligence de la mise en place, les textures trouvées à trois, les jeux d’ensemble et les phrasés entremêlés, la complémentarité entre les deux ténors auxquels le violoncelliste à assigné des rôles sur mesure, nous incitent à vous recommander chaleureusement l’écoute de l’album, 30e parution du label La Buissonne. Les effets de textures, encore, furent à la fête durant la prestation de Jean-Marie Machado, Jean-Charles Richard et le Quatuor Psophos, venus offrir trois extraits de leur répertoire A Media Luz. Une première pièce sans piano, une seconde en piano solo, puis un tutti vertigineux sur la poétique suite « Same Place, Different Times » où se rejoignent la terre, la mer et le ciel.

Une place a également été réservée à la chanson, tout d’abord avec le duo Gilles Coronado / Christophe Lavergne qui, après avoir interprété une pièce labyrinthique composée par Sarah Murcia pour le guitariste (« Après moi le déluge »), a interprété une chanson en équilibre entre rock, chanson à texte décalée et jazz déglingué, puis avec l’interprétation, très touchante, de trois chansons par Elina Duni, dont le nouveau disque solo va paraître en février chez ECM, un album constitué de chansons interprétées en plusieurs langues sur le thème du départ.

Lumineuse dans sa diversité, la programmation s’est avérée aussi belle que représentative des musiques qui se fixent aux studios de La Buissonne. Le visage rayonnant des musiciens ayant participé à l’événement lors du salut final en dit long sur le plaisir pris à jouer ensemble, à partager cette scène, et à offrir à Gérard De Haro un cadeau d’anniversaire bien mérité. Un enthousiasme à juste titre partagé par l’auditoire, auquel l’ingénieur du son, pour une fois sous la lumière des projecteurs, redonne rendez-vous dans 30 ans. On n’attendra pas si longtemps, mais c’est tout de même noté.