Scènes

Le bel automne des chanteuses de jazz

Contrairement à la critique, le grand public adore les chanteuses de jazz. Du coup, trouver l’oiseau rare (c’est-à-dire, une vocaliste d’exception si possible sexy, rien n’est trop beau pour le marketing…) s’apparente à la quête du Graal.


Contrairement à la critique, le grand public adore les chanteuses de jazz. Du coup, trouver l’oiseau rare (c’est-à-dire, une vocaliste d’exception si possible sexy, rien n’est trop beau pour le marketing…) s’apparente à la quête du Graal.

Le label Universal a une longueur d’avance avec, à la fois, Diana Krall et Melody Gardot. À l’inverse, l’excellent label allemand ACT n’avait que des chanteuses médiocres (hormis Josefine Cronholm) avant de « signer » la perle rare : Youn Sun Nah. Souvent, les responsables des maisons de disques ont des problèmes d’audition pour lesquels, hélas, la médecine ne peut rien. Comment expliquer, sinon, que ces professionnels censés avoir l’ouïe fine passent à côté d’artistes d’exception ? Ainsi, l’excellente Virginie Teychené - qui a pour seul défaut de vouloir faire carrière dans le jazz en habitant la Seyne-Sur-Mer -, vient seulement, après deux disques sur le label suisse confidentiel Altrisuoni et l’indifférence coupable des labels français, de publier Bright And Sweet chez Harmonia Mundi.


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Virginie Teychené est aujourd’hui la meilleure chanteuse de jazz française. Elle a un swing hors du commun, une voix puissante et éclatante, une aisance rare, une grande tessiture et un scat imparable. Alors que certaines formations doivent ménager leur chanteuse sous peine d’éclipse, partielle ou totale, de l’artiste, avec Virginie Teychené, c’est l’inverse : les musiciens n’ont qu’à bien se tenir. À l’opposé du registre melliflu dans lequel on cantonne trop souvent les chanteuses, Virginie Teychené, qu’on imagine parfois en fille spirituelle de Mimi Perrin (« Rat Race »), est l’héritière des grandes chanteuses bop (Sarah Vaughan, Betty Carter…). Un jour, peut-être, elle écrira son propre répertoire. Mais, tant qu’elle revisite avec un tel entrain ces standards parfois un peu enfouis, on aurait tort de se plaindre (« Don’t Get Scared », « Goodbye Pork Pie Hat », « Don’t Explain », « Shiny Stockings », « La Chanson de Maxence »…). C’est évidemment le disque de jazz vocal de cette fin d’année.

Changement d’atmosphère avec Golightly d’Anette Von Eichel (Double Moon Records /DistriArt), inconnue, ou presque, en France. Passons sur le premier morceau, la reprise d’une scie insupportable (« Beyond The Sea »), pour entrer dans le vif du sujet. Climats intimistes, reprises astucieuses (« Speak Low »), originaux (magnifiques « Sing Sing », « Traveling… », « Cages ») voix d’alto à la tessiture ajustée au millimètre (un peu moins à l’aise cependant dans les aigus). L’alchimie est parfaite avec la formation (orgue, guitare, saxophone, batterie). Le guitariste Jesse Van Ruller est l’alter ego de la chanteuse. Difficile de ne pas être séduit par une telle force de persuasion.


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C’est en 2004 que la Canadienne Susie Arioli s’est réellement fait connaitre en France. Elle effectuait la première partie de la plus grande fausse valeur du jazz vocal masculin, Peter Cincotti. Accompagnée d’un contrebassiste et de son inséparable guitariste, Jordan Officer, elle avait offert une musique primesautière, jouant le « chabada » elle-même sur une caisse claire montée aussi haut que des congas. Ce dernier enregistrement, All The Ways (Jazz Village/Harmonia Mundi), est légèrement en deçà des précédents. Certes, elle est toujours parfaite dans l’art de chanter et de swinguer des standards avec sa voix chaude, un peu voilée, toujours juste. Mais elle en fait parfois un peu trop dans le rétro-glamour. Un registre où Diana Krall excelle depuis des lustres. L’autre Canadienne de cette chronique partage avec sa compatriote la faculté de ne jamais rater un enregistrement. Après s’être révélée au grand public à la fin des années 90 dans une formule de trio qui était celle de Nat King Cole, Diana remonte à nouveau le temps et arrête sa machine dans les années 30, exhumant des chansons souvent proches du blues (« I’m A Little Mixed Up », « Prairie Lullaby », « Lonely Avenue »…). Ce changement audacieux de répertoire s’accompagne d’une pochette glamour (elle y apparait en guêpière et porte-jarretelles…). Ce n’est pas le meilleur de Diana, mais, à l’inverse de Melody Gardot, qui a raté son dernier enregistrement, la chanteuse fait mouche et ravira son public, de toutes façons inconditionnel.

Il y a plus d’originalité dans l’enregistrement de Laïka. Une voix claire, précise, moins sensuelle mais plus versatile. Un répertoire, lui aussi, « after hours » (ce n’est pas pour rien que le disque s’intitule « Come A Little Closer », [Universal]). Ce n’est donc pas avec cet enregistrement très intimiste que vous pousserez les meubles : au mieux, vous pourrez envisager d’ouvrir le canapé. On retiendra des standards raffinés (« It’s Easy To Remember », « Wild Is The Wind »…) et la présence parcimonieuse et essentielle de grands trompettistes (Roy Hargrove, Ambrose Akinmusire, Graham Haynes) qui mêlent leur souffle à la voix chaleureuse de Laïka. Plus convaincant que son précédent Nebula, écrit pourtant par Meshell Ndegeocello, celui-ci, paraît-il né dans l’urgence d’une séparation, touchera même les oreilles les moins sensibles au chant.

Changement de registre avec la chanteuse d’origine albanaise Elina Duni, dont on avait apprécié le précédent disque, Lume Lume (Meta Records) sorti en 2010. Elle livrait alors une sorte de pop jazzy revisitant des chansons traditionnelles de l’Europe du sud-est (Albanie, Kosovo, Roumanie, Grèce). Ce cocktail inouï avait de quoi séduire, d’autant qu’elle confirmait son talent sur scène. Quelle surprise de la retrouver chez ECM, dont l’univers éthéré peut sembler éloigné de son tempérament parfois « irruptif » ! Sur le prestigieux label allemand, elle s’est hélas apaisée, abandonnant les compositions fortement rythmées pour des climats entre-deux, très « ECMiens », comme en apesanteur. Même si l’on est un peu déçu, on rappellera, malgré tout, sa voix superbe, grave et envoûtante, et cette nouvelle direction du jazz, comme s’il se « balkanisait », dans la meilleure acception du terme…

On passera vite enfin sur Jazz One Night With Eva Cortés in Madrid (Verve/Universal), mélange de compositions personnelles d’Eva Cortés et de standards accommodés à la sauce latine (mais pas très piquante). Il ne procure ni désagrément, ni déplaisir… On vérifiera une fois de plus, à cette occasion, que l’absence de gêne est une condition nécessaire mais pas suffisante de l’existence du plaisir.