Chronique

Leimgruber, Demierre, Lehn

the eerie glow of jellyfish

Urs Leimgruber (ss), Jacques Demierre (b), Thomas Lehn (elec, fx)

Label / Distribution : Relative Pitch

L’histoire entre le claviériste Jacques Demierre et le saxophoniste Urs Leimgruber est ancienne. Elle se compte en décennies. Longtemps accompagnés du regretté Barre Phillips dans le trio LDP, les deux improvisateurs se rencontrent régulièrement, en duo principalement ou comme ici avec l’électronicien Thomas Lehn, chargé de ponctuer et de traiter le son d’un instrumentarium particulier. Pour The Eerie Glow Of Jellyfish, Jacques Demierre abandonne ainsi le piano pour le son aigrelet d’une épinette amplifiée, offrant au soprano de Leimgruber une profondeur étonnante. Le souffle du Suisse est même parfois totalement encerclé par les sons électroniques et les traits de l’épinette qui se multiplient comme dans un palais des glaces. L’expérience sonore est intense sur « Part B-C », notamment lorsque Lehn ponctue le dialogue d’une basse ronronnante et confuse, imprimant une rythmique comme un cycle. Une vague.

Car il faut se mettre ici dans la peau d’une méduse. Un corps flottant, vivant mais prisonnier des mouvements alentour, à la fois gracieux et inanimé, à la fois profondément apaisant mais puissamment intranquille. C’est le sujet de « Part D-E », où Demierre baguenaude dans les cordes du valeureux instrument baroque qui a rarement l’occasion d’être à pareille fête abstraite. Le silence est une matière brute que le clavier écorche et que les sifflements d’anche polissent. Tout est mouvement, jusque dans l’inertie qui fait tourner les instruments sur eux-mêmes dans un chaos grandissant. Le travail de Lehn est très subtil, comme le sculpteur final de trajectoires imprévisibles, mais magnifiquement chorégraphiées.

Enregistré en live en 2024 au Kaleidophon Festival autrichien, The Eerie Glow of Jellyfish est un très beau témoignage de la complicité Leimgruber/Demierre dans une période où les apparitions sur scène du saxophoniste se font rares. Paru sur le label Relative Pitch qui continue son travail de recensement des musiques improvisées européennes et américaines, ce disque offre un magnifique voyage pour les oreilles dans l’infiniment grand des espaces marins, champ d’imaginaire souvent inexploré.

par Franpi Barriaux // Publié le 31 mai 2026
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