Entretien

Lenny Popkin

Entretien avec un élève zélé de Lennie Tristano avant son concert parisien.

Né le 30 mai 1941, Lenny Popkin est avec la pianiste Connie Crothers et sa femme Carol Tristano, l’un des prolongateurs de l’oeuvre de Lennie Tristano au sein notamment de la Lennie Tristano Jazz Foundation. Cette interview s’attache plus particulièrement à faire découvrir Lenny Popkin, l’homme et le musicien L’héritage tristanien sera évoqué ultérieurement.

Le Lenny Popkin Trio (Popkin (ts), Rich Califano (b), Carol Tristano (d)) sera le 21 mars 2001 à Pantin dans le cadre du Festival Banlieues Bleues.

- Dans vos compositions, on entend assez souvent la trame harmonique de standards connus, procédé ou méthode déjà appliquée par les boppers, Lennie Tristano lui-même, Warne Marsh, Lee Konitz, etc. Comment faites-vous pour décider que tel morceau portera un nouveau titre, et que tel autre sera attribué à son ou à ses auteurs ?

Si je sens que je suis en fait en train de jouer un thème particulier, je donnerai le nom de ce thème – à la fois pour en nommer le compositeur et pour dire au public ce que je fais. Cependant, si j’improvise sur un thème et que je crée des lignes mélodiques et des harmonies originales, alors j’estime que l’œuvre que j’ai créée doit m’appartenir et je lui donnerai un titre original qui, pour moi, exprime le mieux cette improvisation.

- Lennie Tristano, et vous-même vous reprenez la chose, avait l’habitude d’opposer le « feeling » et « l’émotion ». Il valorisait le premier terme au détriment du second. On n’a pas toujours très bien compris ce que cela voulait dire. Pouvez-vous nous éclairer ?

Pour moi, le « feeling » représente la dimension humaine la plus personnelle. Le feeling d’un individu lui est unique. C’est la qualité qui fait que nous sommes tous différents. Je pense que c’est analogue à ce que certains appellent « l’âme » humaine. Les plus grands de nos musiciens de jazz expriment le feeling qui leur est propre dans chaque note qu’ils jouent. L’artiste de jazz vous permet de partager son expérience la plus personnelle moment après moment.

Il me semble que l’émotion est une expérience plus générale. Je pense qu’il est essentiel de pouvoir exprimer à la fois l’émotion et le feeling si on veut être un artiste. Cependant, exprimer de l’émotion sans y adjoindre la dimension personnelle du feeling est beaucoup plus facile. Pour exprimer son propre feeling, il faut dénuder son âme.

- Le jazz est-il une musique réservée à quelques-uns, peut-il toucher des cercles larges, voire très larges ?

Il me semble que le jazz est une grande forme d’art. En tant que tel, il est possible qu’un moins grand nombre de gens le connaissent à un moment donné que s’il s’agissait d’un art commercial. Cependant, il me semble que le grand art est fait par des artistes du peuple pour le peuple. Il n’y a pas de forme d’art pour laquelle cela soit plus vrai que pour le jazz. Parce que le vrai jazz est si honnête et exprime si bien le feeling humain qu’il touche chacun quelle que soit sa position dans la vie, ses origines ethniques, géographiques ou culturelles. A l’avenir, il touchera d’innombrables millions d’êtres humains.

- Quel regard portez-vous sur la scène new yorkaise d’aujourd’hui ? Et d’abord y-a-t’il une scène, plusieurs, est-elle (ou sont-elles) très marginales ?

La scène du jazz est à New York et est, à mon avis, dominée par l’argent. La plupart des clubs sont très chers et ils sont plus devenus des boîtes de nuit que des clubs de jazz.

- Jouez-vous souvent en club ? En concert ? Etes-vous déjà venu en France pour y jouer ? pour y passer du temps ? pour y travailler la musique ?

J’ai joué en club et donné des concerts à New York, au Canada et en Europe. J’ai joué en France lors d’une tournée en 1989, puis à nouveau quelques années plus tard au festival Jazz à Mulhouse.

- Qu’attendez-vous d’une rythmique, d’un (ou d’une) batteur (batteuse), d’un ou d’une contrebassiste ?

J’ai beaucoup de chance de jouer avec Carol Tristano et Rich Califano. Tout d’abord, ils jouent magnifiquement ensemble, créant un swing facile et enjoué. Carol est mon batteur préféré et un de mes musiciens favoris de tous les temps sur n’importe quel instrument. Elle joue avec une grande subtilité, une complexité et un swing naturels. Elle a aussi un son absolument superbe. Rich crée une belle ligne de basse lyrique qui inspire ma ligne mélodique. Il a lui aussi un beau son et un swing léger et facile. Quand Carol et Rich jouent ensemble, cela crée une sorte de magie. Quand je joue avec eux, je les sens influencer ma phrase et ma phrase influence les leurs. On se soutient l’un l’autre.

- Quelles sont les rencontres décisives que vous avez faites dans votre vie et sur vos disques ?

La première fois que je me suis éveillé au jazz, c’est en entendant les disques de Louis Armstrong quand j’avais treize ans. J’aimais la musique, elle m’émouvait, mais comme ce n’était pas en train d’être créé, je ne savais pas qu’en faire. L’écoute du Lennie Tristano’s Quintet au Half Note de New York a été décisive pour moi à l’âge de 18 ans en 1959. Voilà du grand jazz créé au moment même où je l’entendais. Ce fut une expérience passionnante qui a duré toute ma vie.

- Pratiquez-vous d’autres formes artistiques ?

Non, bien que je sois ému par la peinture et le cinéma. Ce que je préfère lire, ce sont des autobiographies, particulièrement celles des gens du spectacle.

Je tiens à ajouter quelque chose de très important pour moi : je suis récemment devenu le père d’Anna Rose Popkin, elle a actuellement 27 mois.

- Discographie succinte (établie par Philippe Méziat)

  • Lennie Popkin (ts) Stan Fortune (b) Peter Scattaretico (d). Town Hall", New York, N.Y., January 28, 1979.
  • Ablution, You don’t know what love is, Two not one, Lennie’s pennies, East Thirty-Second Street (Jazz Records, JR 3) (inclus dans le coffret en hommage à Lennie Tristano)
  • Falling free- : Lenny Popkin (ts) Eddie Gomez (b) Peter Scattaretico (d). New York, N.Y., fall 1979.<
  • You’re irreplaceable, Body and soul , 317 East 32nd , When you’re smiling, Dreaming Everything reminds me of you , I remember you , My one and only love , Lennie-bird (Choice CRS1027), (Jap) SHCJ-1025 (CD).
  • True fun- : Liz Gorrill / Lenny Popkin / Eddie Gomez : Lennie Popkin (ts) Liz Gorrill (p) Eddie Gomez (b). New York, N.Y., December 13, 1984.
  • Astral projection, True fun, Suite for Vincent : The sower, Self portrait. Wheatfield with crows, Lennie’s pennies (Jazz Records JR-7).
  • Love energy- : Lenny Popkin (ts) Connie Crothers (p) Cameron Brown (b) Carol Tristano (d). New York, N.Y., April 14 & 21, 1988.
  • How deep is the ocean , Another era , Soul in minor , Ontology, Love energy , It’s you (New Artists NA1005 (CD)).
  • In motion- : Lenny Popkin (ts) Connie Crothers (p) Cameron Brown (b) Carol Tristano (d). Concert, "De Werf", Brugge, Belgium, November 23, 1989.
  • no titles (New Artists NA1013 (CD)).
  • Les mêmes, concert, Brussels, Belgium, November 25, 1989.
  • In motion ,Emergence , Quartet Jam, Burst I, Belgian ballad , Four-way, Blues for Rob, Studio 6 (New Artists NA1013 (CD)).
  • New York Night- : Connie Crothers-Lenny Popkin Quartet : Lenny Popkin (ts) Connie Crothers (p) Cameron Brown (b),Carol Tristano (d). Live, « Blue Note », New York, N.Y., December 4, 1989.
  • Me ’n you, Roy’s Joy, You go to my head , Leave me , Prez says , Lennie bird (New Artists NA1008 (CD)).
  • Jazz spring- : Connie Crothers Quartet : Lenny Popkin (ts) Connie Crothers (p) Cameron Brown (b) Carol Tristano (d)., New York, N.Y., March 26, 1993.
  • Swingshine, New mood, Beyond a dream , Studio memory, Soulsayer , Origin, Just you (Theatre piece, Jazz spring ,Time step New Artists NA1017 (CD)).
  • Lenny Popkin : Lenny Popkin (ts), Carol Tristano (dm), Rich Califano (b) 30/08/1997
  • Trio, Ballad, Orion, Nightflight, I Surrender Dear, Lifeline, Formation, Soft Walk, Onyx, Glidepath (Lifeline 101 (CD))