Scènes

Les Flâneries Musicales de Reims 2010

Un événement attendu par les Rémois, synonyme de beau temps et de musiques, classique ou jazz, d’invitations à l’émerveillement dans quelques-uns des beaux lieux de la ville.


Tous les ans, du moins jusqu’à présent, le festival donne lieu à six semaines de concerts de musique classique et de jazz bénéficiant d’une programmation originale. Due à l’équipe passionnée et passionnante de Francis Le Bras et sa femme Véronique, faite de coups de cœur étrangers au « star system » du jazz, elle donne toute sa personnalité à cet événement unique en son genre.

Tous les ans, du moins jusqu’à cette année, le festival donne lieu à six semaines de concerts de musique classique et de jazz bénéficiant d’une programmation originale. Due à l’équipe passionnée et passionnante de Francis Le Bras et sa femme Véronique, faite de coups de cœur étrangers au « star system » du jazz, elle confère toute sa personnalité à cet événement unique en son genre.

Pour sa 21è édition, le festival a organisé quinze concerts de jazz dont les meilleurs moments, selon les organisateurs, ont été les prestations de Francis et ses peintres, Manuel Rocheman, Roy/Chevillon/Poulsen, Jérôme Rateau et Electric Barbarian, sans oublier Emmanuel Bex. Accueil chaleureuc pour trois concerts aux couleurs variées et contrastées.


Alban Darche Trio + 1 – 22 juin 2010 – Parc MUMM

  • Alban Darche - ts
  • Sébastien Boisseau - cb
  • Alexis Therain - g
  • Emmanuel Bireau- dr

On connait Alban Darche, son trio, son Cube et son Gros Cube. Il est régulièrement accueilli à bras ouverts aux Flâneries Musicales de Reims. C’est au Parc Mumm, dans un immense jardin aux arbres qui s’élancent vers le ciel et par un début de soirée ensoleillée que son Trio + 1 propose les meilleurs moments de son dernier disque en trio : Brut ou demi-sec ? Très à propos…
Toucher juste. C’est bien ce qui, d’ailleurs, caractérise ce saxophoniste-compositeur. Sa musique très imagée, très personnelle, est un mélange de styles au détour d’un chorus court, de circonvolutions saxophonistiques portées par une métrique ciselée ; une section rythmique organique et infaillible, et mélodies évidentes sont sa marque de fabrique. Au-delà de la performance individuelle, c’est la création collective qui est privilégiée. Les notes laissées en suspend en appellent d’autres, qu’on laisse au choix de l’imagination de l’auditeur attentif. Certaines forment une mise en bouche au le morceau qui suit, d’autres s’inscrivent dans une ambiance minimaliste, ou marquent une fin abrupte, comme pour signifier le refus d’un plaisir trop facile.
A cela, Darche ajoute un humour pince-sans-rire, à la vie comme à la scène, et dans la musique évidemment. Entre contrepèteries (« La fée talmudique se repose »), anagrammes (« Le Triangle du Douboto ») qui font appel, là aussi, à l’imagination, et plaisanteries décalées qui laissent coi, il capte l’attention et suscite l’écoute d’un public intrigué et surpris, charmé par l’univers qu’on lui dévoile, où forme et fond se confondent.
Le « +1 », c’est Alexis Thérain, que l’on entend aussi dans le X’tet de Bruno Régnier. Mais ce n’est pas le plus récemment intégré au groupe puisque Sébastien Boisseau, brillant comme à son habitude, joue aussi pour la première fois ce soir-là avec le trio. Thérain participe à consolider l’alchimie si fragile de cette musique d’orfèvre. Son univers fait écho à celui de Darche - il est le liant entre lui et la section rythmique (« La Conjuration des imbéciles »). Sa patte est lourde et ses cordes rappellent celles de Scofield ou Frisell ainsi que les longues road-music des films de Wim Wenders. Une soirée pleine de simplicité et de beauté à la fois…


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Scarabée sacré - alphabet secret (par Alain et Feng Hatat)

Scarabée sacré – Alphabet secret – 29 juin 2010 – Ancien Collège des Jésuites

  • Daniel Erdmann – ts, ss, bs
  • Cherif Soumano - kora
  • André Ze Jam Afane - poète conteur, voc

Les festivals aiment les créations, les inédits susceptibles d’attirer un public friand de rencontres insolites. Le saxophoniste allemand Daniel Erdmann rencontre aujourd’hui le joueur de kora malien Cherif Soumano et le poète André Zé Jam Afane d’origine camerounaise, tous deux de blanc vêtus. Ces trois artistes se sont rencontrés à Bamako en mai dernier et livrebnt leur première prestation scénique dans l’ancien Collège des Jésuites de Reims, un grand bâtiment blanc aux fenêtres vertes. Au fil de ce « work in progress », pour reprendre le terme du saxophoniste, se distinguent deux parties. Tout d’abord, Soumano et Erdmann accompagnent les poèmes alambiqués du conteur : « Au bourdonnement du scarabée secret, dans le firmament des alphabets secrets. Rimes et résonances du cordophone, mimes et mises en transe du saxophone. Le vernaculaire du récitant interroge, le syllabaire récalcitrant s’arroge, le privilège de vous émerveiller à l’aveuglette, de rencontres et ballades à la sauvette… »


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André Ze Jam Afane (par Alain et Feng Hatat)

Erdmann embouche deux saxophones : un ténor et un baryton donnent le rythme, enrichis par la kora de Soumano qui, sourire aux lèvres, navigue entre riffs maliens et reggae recoloré. La musique est simple, chacun va à tâtons à la rencontre de l’autre sans chercher à briller, et la musique sonne ; il est trop rare de nos jours qu’on se distingue par la simplicité d’une musique organique et tendre.
Puis les contes laissent place au chant. Zé Jam ouvre la voie à la kora de pour une seconde partie plus musicale. Casquette vissée sur la tête, Cherif Soumano, à la fois moderne et respectueux de la tradition de l’instrument, se lance dans des phrasés frais et touchants qui prolongent l’imaginaire du poète sur une rythmique également venue de la tradition malienne. A tout moment, il électrise sa kora par des effets de distortion et de wah-wah qui nous ramènent à notre réalité. En introduction d’une pièce qui va virer au blues, il cède à une véritable furie rock et c’est le moment que choisit Erdmann pour laisser s’exprimer magniquement son soprano rauque et comme luisant de sueur.
Cette création aura une suite ; Erdmann et ses deux acolytes le souhaitent ardemment. Il est évident que ces trois hommes à la recherche d’un langage commun ont quelque chose à raconter. Work-in-progress, d’accord ! Mais avec cette même voix.

David Patrois trio + 2 – 20 juillet 2010 – Parc de Champagne

  • David Patrois - vibraphone, marimba
  • Pierre-Olivier Govin – ss, bs
  • Pierre Durand – elg
  • Sébastien Llado – tb, conques
  • Luc Isenmann – dr

Si le concert d’Eddie Palmieri, qui réunit 13 500 personnes le 17 juillet, semble clore le festival côté jazz, c’est en fait au grand Parc de Champagne, avec le trio + 2 du vibraphoniste David Patrois, que se terminera la saison des Flâneries Musicales de Reims. A l’origine de cette formation, un trio réunissant le saxophoniste Jean-Charles Richard, remplacé par Pierre-Olivier Govin pour ce concert rémois, le batteur Luc Isenmann et David Patrois. A l’époque, le trio de ce dernier avait son univers propre, un son intimiste inspiré du trio Motian/ Frisell /Lovano. Mais pour les grandes scènes, il fallait muscler la formation. Patrois a donc fait appel à Sébastien Llado (« le trombone fonctionne bien avec le vibraphone », dit-il). Puis il rencontre le guitariste Pierre Durand lors d’une répétition, apprécie le jeu et le personnage, et l’embauche. Armé de ce quintet à fortes personnalités musicales, il définit une ligne directrice : trois musiciens « tiennent la baraque, les deux autres colorient l’histoire ; l’un donne une couleur pour salir et l’autre une respiration, une ambiance ». Cette répartition des rôles met en relief les qualités de chacun. Sur scène, c’est visible et instructif. Après le concert, donné devant 2000 personnes, David Patrois se confie et évoque les usages en vigueur dans sa formation : « Les climats sont obligatoires mais les chorus sont libres » - et, serait-on tenté d’ajouter, libérés.
Inspiré, débordant d’inventivité, très expérimenté en solo et chorus, Pierre Durand respire la musique ; la guitare est aussi chez lui un moyen d’expression physique. Écoutons David Patrois : « Pierre reste dans le canevas du morceau mais ne joue jamais deux fois la même chose. » ; à propos de « Hall 9000 », clin d’œil à Stanley Kubrick : « Pierre fait l’alien, il sème la zone. Il perturbe le thème écrit et ajoute des sons bizarres. Le but étant de l’entendre, lui, et le thème. ». Avec un tel électron libre, il devient délicat de doser le niveau sonore. Au marimba, Patrois prend les baguettes maracas pour adoucir et colorer le climat, apporter une touche contrastée ; et pourquoi ne pas rappeler l’ambiance du morceau par une coda, comme pour nous laisser un souvenir.
Autre bruitiste perturbateur, Sébastien Llado harmonise la pulsation avec ses conques – dont il a appris à houer auprès de Steve Turre – sur une pièce à l’humeur africaine, ou heurte le chorus de Pierre Durand pour mieux se joindre à lui, cette fois au trombone, sur « Peaceful Jack ». Ces deux musiciens sont décidément des pourvoyeurs d’horizons fertiles.
Enfin, Luc Isenmann est le port d’attache où tôt ou tard chacun vient s’amarrer. Robuste, il permet au quintet de naviguer en toute liberté.
Quant à Pierre-Olivier Govin, magistral au baryton, il reste discret et consensuel, le temps de trouver ses marques dans cet univers nouveau.
Le public s’amuse de la diversité que lui offrent ces orfèvres : sur leur « Reggae 7/4 » aux chorus plutôt courts, tout le monde suit. Avec sa cadence en 12/8, leur version de « Freedom Jazz Dance » est unique ; la mélodie raffinée de « Dernière Danse » (composé par Sébastien Llado) remporte la palme des applaudissements avant un « Message in A Can » en hommage à The Police.
Le premier album du Trio + 2, Il Sogno Di Diego, est paru en 2007 chez Cristal Records. Le deuxième est enregistré live. Excellente idée. Mais il est encore à la recherche d’un label…

Les Flâneries musicales de Reims, si belles soient elles, se terminent pourtant sur une note d’amertume. L’équipe organisatrice ne sera pas renouvelée dans ses fonctions l’an prochain par la Municipalité. Simple impair ou volonté subreptice de supprimer cette manifestation ? L’avenir le dira. Vu la programmation jazz 2010, originale et audacieuse, le succès qu’elle a rencontré pendant plus d’un mois, et l’impact subséquent sur la ville, ce changement d’équipe reste pour l’heure un mystère.