Scènes

Les Nuits et les Jours de Querbes, août 2008

« Noir, Rouge, Arc-en-ciel. » C’était le thème des Nuits et des Jours de Querbes 2008.


« Noir, Rouge, Arc-en-ciel. » C’était le thème des Nuits et des Jours de Querbes 2008. Noir du charbon et noir de peau ; rouge des escarbilles et des drapeaux ouvriers ; arc-en-ciel de la condition humaine et d’un monde peut-être à venir.

Les Nuits et les Jours de Querbes. Drôle de nom pour un drôle de festival porté par quelques « idéïous », comme on dit dans le coin : des gens qui osent marier littérature, jazz, danse, arts plastiques et idées qui bougent dans un milieu frappé coup sur coup par l’exode rural, la fermeture des mines et le déménagement du territoire. Au nord, le bassin houiller de Decazeville, partiellement reconverti dans l’industrie mécanique. Juste à côté, Capdenac, ancien nœud ferroviaire peu à peu abandonné par la SNCF. Tout autour, une terre trop accidentée pour l’agriculture intensive. L’endroit rêvé, finalement, pour une manifestation artisanale dans tous les (bons) sens du terme : taille humaine, exigence de qualité, conscience professionnelle. Si nous n’étions pas avant tout un magazine musical, il faudrait vous parler des performances d’acteurs, des lectures-débat, de François Cancelli et Jean-Luc Debattice, de Marc Kravetz et de Christopher Hope…

On commence – musicalement parlant - par l’arc-en-ciel. Samedi 9 août, place de la Lecture – un petit recoin du vieux Figeac avec un reste d’arcade datant de l’ancienne abbaye -, joue le quartet toulousain Aléas, dont l’affiche calligraphiée façon soufi annonce « Jazz oriental ». Plus qu’oriental, c’est méditerranéen qu’il faudrait dire : un répertoire très cohérent qui mêle les influences arabes, turques, klezmer, gitanes et balkaniques, s’offre quelques détours par l’Afrique de l’Est et les Caraïbes, explore abondamment les ressources du mode phrygien pour produire une musique agréable, colorée et ensoleillée.

La suite est à Querbes.

Les longues tablées sous les lampions rassemblent public et artistes, sans démarcation. La Banda d’Auvergne, venue de Capdenac, joue chaque année pour l’inauguration. Dans une étable toute proche, « L’œuvre Noire » de Roger Contreras est une sculpture en quatre dimensions : la quatrième est l’odeur, celle du charbon qui vous assaille dès l’entrée, avant même de voir la paille, les cordages, le métal, les braises qui rougeoient dans l’obscurité.


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Didier Labbé, Laurent Guitton © Diane Gastellu

Le noir et le rouge, ici. Tout près, dans la grange où se tient le concert, c’est à nouveau l’arc-en-ciel : le Didier Labbé Quartet dans un hommage à Abdullah Ibrahim. Pas de piano dans le quartet, mais aucune importance. Le répertoire du grand compositeur sud-africain, qui emprunte beaucoup aux musiques populaires de son pays, s’accommode bien de la présence du tuba (Laurent Guitton) et de l’accordéon (Grégory Daltin, 23 ans tout juste, une belle musicalité et un vrai talent d’improvisateur). A la batterie, Eric Boccalini exulte dans un répertoire qui lui va comme un gant : groove et finesse réunis. Didier Labbé expose la majeure partie des mélodies avec un respect mêlé d’un évident sentiment de fraternité, et improvise avec chaleur. Généreux.

Fin de soirée avec l’ONQ ! , l’Orchestre National de Querbes : une vingtaine de stagiaires, pour beaucoup issus de la Banda, et leurs deux professeurs Laurent Guitton et Eric Boccalini, et fin de nuit en forme de bal. Arc-en-ciel des lampions sous le noir d’un ciel d’été.


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Eric Boccalini © Diane Gastellu

Dimanche, la performance baroque mise en scène à la gare de Capdenac par William Noblet est en noir charbon et en rouge colère. Agnès Pancrassin danse dans le charbon, noir sale sur le blanc de la robe. Un combo de batteries et percussions est perché au sommet de la grue des chemins de fer. Le wagon que traîne un haleur transporte une fanfare et Jean Luc Debattice qui lit–dit Germinal de Zola. Le texte s’actualise, le contexte l’éclaire : des Rougon-Macquart au MEDEF il n’y a qu’une seule distance, celle de l’époque. Le fond(s) reste le même.


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Agnès Pancrassin © Diane Gastellu

La mine, toujours elle, est aussi l’un des personnages du duo improvisé de Laurent Rochelle (sax soprano, clarinette basse) et Denès Debreï, danseur de la compagnie Josef Nadj. Des bribes de journaux radiophoniques se déversent par une fenêtre ; elles parlent des grèves de Decazeville, de l’apartheid, de Soweto, des mines : « Leur disparition est programmée depuis longtemps : il n’y aura plus un seul mineur en France en 2005… 2005… 2005 ». Danseur et musicien paraissent frères, l’un demi-nu, l’autre en redingote. Le noir comme dominante, le chaudron et l’eau comme symboles, la blancheur des plumes et des draps ; les cordes, la torsion et la tension qui vrille la musique de l’un comme le corps de l’autre. Le noir, le noir, le noir. A la fin, ému, des questions plein la tête, on s’en va feuilleter quelques ouvrages à la librairie. La librairie ? Oui, il y a une librairie à Querbes, trois jours par an.

Après les grillades, concert du soir. Noir pour la peau de Makaya Ntshoko, qui a bien failli ne jamais arriver : galères de transports pour lui et ses compagnons Andy Scherrer (sax tenor), Bänz Oester (cb) et Colin Vallon (piano). Arc-en-ciel comme la nation sud-africaine délivrée de l’apartheid. Le leader a tenu la batterie pour Abdullah Ibrahim, Hugh Masekela… respect ! Un esprit très hard-bop, entre morceaux medium-up et ballades jazz ; thèmes inspirés des harmonies de son pays, développements sans surprise, mais la musique est foncièrement honnête et ce grand batteur d’une émouvante humilité.


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Makaya Ntshoko © Diane Gastellu

Le trio de Sébastien Paindestre concluait dans l’étable les deux soirées du dimanche et du lundi. Curieux sentiment : non d’anachronisme mais d’anatopisme, si l’on nous permet ce néologisme. Le pianiste nous livre des compositions où un jazz actuel assez mainstream se mêle de références à Jean-Sébastien Bach et à son beau-père… Un set très « Saint-Germain-des-Prés » au milieu du nulle part rural de Querbes, ça paraît presque déplacé, loin du propos très engagé du reste du festival. Si loin qu’on a du mal à écouter…

Lundi, dernier jour. Le jour des mordus. Nouvelle performance de Laurent Rochelle, cette fois avec un duo de danseurs : Denes Debreï et Claudia Flammin. Nous suivons le trio dans son périple à travers les recoins du hameau, d’un début angoissant (Denes Debreï porte Claudia comme un sac, suivi du saxophoniste chargé de branches, évoquant une célèbre photo de l’exode des Républicains espagnols) à un final mutin à travers les jardins de Querbes. Tous en noir au début, mais en rouge et noir à la fin : pas le rouge de l’escarbille mais celui de la vie triomphante ; un Rochelle incisif, imaginatif, sardonique ou taquin qui recherche tous les sons possibles, joue dans tous les sens du terme : comédien, musicien, enfant.


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Denes Debrei © Diane Gastellu

Dernier grand concert en noir et rouge, une commande du festival pour la circonstance. Vincent Mantsoe, danseur originaire de Soweto ; les musiciens de l’ARFI : Alain Gibert, Guy Villerd, Xavier Garcia et Christian Rollet. Vincent Mantsoe ne se contente pas de mêler les techniques de danse contemporaine, africaine et asiatique : il chante aussi, psalmodie plutôt. Sa danse est épurée, symboliste, intérieure et athlétique à la fois. Avec la musique expérimentale, vitaliste, extravertie de l’ARFI, la rencontre n’allait pas entièrement de soi : elle s’est faite dans les dialogues, les divergences et les retrouvailles, les coïncidences et les « bandes à part ». L’arc-en-ciel ne naît-il pas de la rencontre de la pluie et du soleil ?

Noir, rouge, arc-en-ciel, et puis plus rien que les couleurs de l’herbe, des arbres, de la pierre et du ciel. Querbes a retrouvé son calme et son isolement pour 362 jours. En attendant l’édition 2009…