Scènes

Les Nuits et les jours de Querbes

2013, une année plus sereine que la précédente pour Les Nuits et les Jours de Querbes. Nous y étions le soir du samedi 10 août.


2013, année plus sereine que la précédente pour Les Nuits et les Jours de Querbes. Nous n’y étions qu’un seul soir, celui du samedi 10 août. Nous avons donc manqué des quantités de gens, de livres, de concerts… mais nous n’avons pas raté ces trois-là.

Les Nuits et les jours de Querbes, faut-il le rappeler, sont un festival unique en son genre qui rassemble chaque année écrivains, comédiens et musiciens (et, au gré des années, danseurs, plasticiens, scénographes…) dans le plus impossible des lieux : un hameau qui s’étire au bord d’une toute petite route en lacets, à vingt minutes de route de Figeac, mais dans le département de l’Aveyron.

Chaque année une thématique, bien en prise sur l’actualité sociale, politique et/ou géopolitique. Pour 2013 : « Rousseau, le nez dans le ruisseau ! ». Au programme, des écrivains ausculteurs d’une société qui a depuis longtemps arraché les pages du contrat social pour y emballer ses hamburgers, et une kyrielle de musiciens de jazz et ses environs, jeunes ou pas, classiques ou moins, voire pas classiques du tout. Sans oublier…

… les vaches.
Faites de métal tordu, roulé, formé, soudé ; carcasses, idées, nuages, concepts de vaches, elles sont l’œuvre des enfants du festival : ceux des spectateurs, des organisateurs ou des auteurs, réunis en atelier sous la houlette de William Noblet. L’affiche du festival présente trois vaches ; là, on ne sait plus combien. Il y en a dans tous les coins, des vaches. C’est drôle et très bien fait ; les enfants sont fiers et il y a de quoi.

Pendant ce temps-là, dans la grange, on se presse. Plongée dans le noir, la salle est archi-comble et dehors, la billetterie refuse du monde : jauge maximale atteinte. Au fond, un écran et devant, Didier Labbé (sax alto, flûte, compositions) en quartet avec Laurent Guitton (tuba), Laurent Rochelle (clarinette basse, sax soprano) et Eric Boccalini (batterie).

Cela s’intitule « Nuit Blanche ». Sur l’écran se succèdent des films d’animation : certains qu’on a déjà vus et revus, d’autres qu’on avait oubliés, d’autres enfin qu’on découvre. Tous inventifs, astucieux, fort bien réalisés, profonds aussi. Il y a, dans les compositions de Didier Labbé pour ce spectacle, assez de respect et de connivence pour servir les films, et assez de liberté pour ne pas risquer d’être servile. La musique ne cherche pas à s’imposer au détriment de l’image - même quand elle déborde allègrement du sujet - et pourtant, l’image ne cannibalise pas la musique, comme elle a trop souvent tendance à le faire.


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Ichiro Onoe Trio © D. Gastellu 2013

Spectateurs, écrivains, comédiens et musiciens se retrouvent à table : Querbes est de ces festivals où la séparation entre artistes et public dure le temps du concert ou de la conférence, pas plus. On se raconte ses précédents festivals, ses précédents concerts, on échange impressions et conseils, auteurs et musiciens, lieux à voir, vins et mets à découvrir. On retrouve des amis qu’on n’avait pas vus depuis des lustres.

Retour à la grange pour le deuxième concert du soir, celui du Ichiro Onoe Trio. De gauche à droite, Tom McClung (piano), Harry Swift (contrebasse) et Ichiro Onoe (batterie). Formé en 2011 à l’occasion d’un concert pour le Japon dévasté, le trio tourne depuis de manière régulière. McClung, qu’on voit souvent aux côtés d’Archie Shepp, est un amoureux de Thelonious Monk. Cela s’entend dans ses compositions, qui lui rendent hommage jusqu’à la paraphrase (une des ballades que joue le trio est un commentaire sur « Pannonica ») ou présentent des changements harmoniques si fréquents que le contrebassiste doit garder l’œil rivé à la partition - bien que, par coquetterie peut-être, il pose ses feuillets dans le piano au lieu d’user d’un pupitre.
Caricature de l’Anglais entre deux âges - il ne lui manque que le verre de scotch pour ressembler à l’archétype du major de l’Armée des Indes en retraite -, Harry Swift paraît fatigué ce soir. Sa faculté de jouer le dandy dérisoire et sa décontraction de vieux briscard des caves jazz ne masquent pas les erreurs harmoniques, particulièrement sur les ballades. Onoe, lui, est fidèle à sa réputation de batteur « fin », même s’il joue parfois très très fort - sur « Lady’s Day », par exemple, morceau très applaudi. Son sourire perpétuel est communicatif.
Stylistiquement parlant, le trio propose un jazz de club assez conventionnel qui alterne sagement les morceaux rapides et les ballades, n’oublie pas de ménager une place pour la valse swing et la bossa, et multiplie les citations et références : « Pink » (McClung) est un collage de fragments de « Body and Soul », et le rappel cite abondamment « Willow Weep For Me ».


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orTie © D. Gastellu 2013

Il est déjà minuit passé, l’heure du dernier concert, celui du duo orTie. Du coup, on n’a pas sommeil du tout. Ils démarrent à l’unisson, avec cette formidable précision de placement rythmique, sur des morceaux pourtant très piégeux. Juste après s’impose la fluidité du jeu d’Elodie Pasquier (clarinettes). Grégoire Gensse, outre une partie de piano virtuose et bien allumée, en plus d’assumer la fonction de clown du duo, est délégué à la présentation des morceaux, ce dont il s’acquitte avec une verve faussement embarrassée et une distance ironique permanente.
« Gatito » est un morceau paradoxal. Mélodie très pop, rendu très jazz européen… l’alchimie passe-t-elle par le jeu d’Elodie qui, ce soir, me fait penser à Robert Plant, ou par la tendresse passionnée qui ruisselle de toute cette musique ? « Parashara » - que Grégoire introduit par un long « Mahabharatin » annonçant peut-être, qui sait, un opéra ? - est maintenant doté d’une longue introduction à la clarinette solo que je ne lui connaissais pas, où Elodie donne libre cours à un lyrisme solidement calé sur une technique impeccable. Greg jette autour de lui les balles de ping pong qu’il retire du ventre du piano, fait couiner les petits Mickeys en plastique qui trônent sur le rebord du Steinway.

A côté de moi, un monsieur grommelle. C’est comme ça, il y en a un à chaque concert d’orTie, un monsieur qui grommelle et trouve que Greg fait trop le clown, qu’il en rajoute, que ça gâche la musique. On s’en fiche, on rit, Elodie aussi. Le final sera, comme souvent, « C’est rien, c’est la fatigue ». Mis à part le grincheux, la salle est conquise. « Un fan-club est né », déclare quelqu’un à la sortie du concert. On n’en attendait pas moins.