Portrait

Lily Finnegan, à toute vapeur

À Chicago, la jeune batteuse incarne une nouvelle vague.


Lily Finnegan @ Marc Monaghan

Révélée par le soufflant Ken Vandermark, Lily Finnegan a connu ces quatre dernières années un parcours étonnant qui l’a notamment amenée à diriger son propre groupe, Heat On, dont le premier album a été très remarqué.

La batteuse Lily Finnegan grandit dans la banlieue nord de Chicago. Son père est un artiste qui fait un peu de musique. À la maison, il passe des disques de Coltrane, Monk, Billie Holiday ou Stan Getz. Elle commence l’apprentissage de la musique à l’école, en classe de CM1, avec la clarinette basse. Puis elle se met à la guitare qu’elle pratique dans son coin. Dans les années 90, elle est emballée par la batterie à l’écoute de groupes tels que Nirvana, PJ Harvey ou les Pixies. À 12 ans, ses parents lui en offrent une, dont elle aime jouer en accompagnant des disques de Blondie ou Fugazi (dont le batteur Brendan Canty fait aujourd’hui partie des Messthetics, un groupe qui collabore notamment avec le saxophoniste James Brandon Lewis).

Elle a 13 ou 14 ans lorsque son professeur de batterie lui fait découvrir Elvin Jones au travers notamment des albums de Wayne Shorter Speak No Evil et Juju. « J’ai également beaucoup écouté Jazz in Silhouette de Sun Ra dont la musique est à la fois similaire et différente de celle des big bands que j’étudiais à l’école, dit-elle. Cela a constitué une porte d’entrée vers une musique plus aventureuse. » Max Roach est une autre influence, mais elle écoute de tout : de la musique punk et du rock (X, Bikini Kill, Minor Threat, Los Crudos de Chicago, Limp Wrist, Minutemen), mais aussi du funk (Parliament) et du hip-hop. « À la fin de mon adolescence, je me suis rendu compte que derrière cet éclectisme apparent se cachaient des similitudes qui reliaient toutes ces musiques, un sentiment de liberté », explique-t-elle.

Lily Finnegan @ Virginia Saavedra

Finnegan fait partie de ces jeunes pour qui la pandémie de Covid-19 a été un tournant. Après un premier cycle à l’Université du Wisconsin à Madison où elle étudie également la sociologie, elle prévoit d’aller étudier au Berklee College of Music de Boston à l’automne 2020. Malheureusement, elle devra suivre les cours en ligne. Elle participe néanmoins à un programme dirigé par le pianiste Danilo Perez. « Chaque semaine, il avait un invité, dit-elle. Pendant un semestre, j’ai ainsi pu étudier avec le batteur Ralph Peterson Jr. juste avant qu’il ne décède, avec un autre batteur, Francesco Melo, ou avec la pianiste Kris Davis qui m’a fait découvrir Ronald Shannon Jackson. » Une autre rencontre capitale est Terri Lyne Carrington qui lui prodigue ses conseils. « Elle appréciait mon goût pour la prise de risques, mais insistait sur le fait que je devais travailler les fondamentaux, et sur la fluidité de mon jeu », déclare Lily Finnegan. Pour travailler sa technique, elle utilise quotidiennement un exercice de 20 minutes intitulé « rudimental ritual » qu’avait conçu le légendaire Alan Dawson – Carrington l’avait d’ailleurs eu comme professeur.

La pandémie donne également à Finnegan l’occasion de passer beaucoup de temps avec la batteuse Allison Miller. Elle avait fait sa connaissance lors d’un concert à Madison. Alors qu’elle se trouve à New York, Miller lui propose de rester chez elle. Elle y passera quatre mois. « Comme elle ne pouvait pas partir en tournée, nous avons eu de longues discussions à propos de musique et de la vie en général », précise-t-elle. En dépit du confinement, des concerts en plein air ont lieu. Finnegan rencontre ainsi lea guitariste Wendy Eisenberg et lea violoniste gabby fluke-mogul qu’elle retrouvera plus tard pour former un duo qui s’est produit en décembre 2025 au Catalytic Sound Festival à Oslo – des affinités également dues à leur appartenance à la communauté LGBTQ+.

En 2021, Finnegan revient à Chicago. Sur les conseils de Kris Davis, elle contacte le soufflant Ken Vandermark qui l’invite chez lui pour jouer de nouvelles compositions. Il est immédiatement impressionné par sa conscience professionnelle. « Même lorsque vous envoyez des partitions à l’avance à des musiciens, ils ne les regardent souvent qu’au moment de la session, mais Lily les avait toutes étudiées et était fin prête », confie-t-il. De son côté, la batteuse apprécie de s’entourer de musiciens plus expérimentés qui sont toujours animés par une envie d’apprendre. « J’ai également été étonné par sa passion et son intérêt pour l’histoire de la musique, ainsi que sa curiosité pour d’autres genres musicaux et d’autres arts, tels que la littérature et le cinéma », poursuit Vandermark qui partage ces centres d’intérêt.

Fred Jackson Jr., Ed Wilkerson Jr., Nick Macri et Lily Finnegan @ Leah Wendzinski

Elle rejoint alors le nouveau groupe du soufflant, Edition 55, qui deviendra Edition Redux. Au sein de la formation, elle fait la connaissance du contrebassiste et bassiste Nick Macri qui fera partie de son premier groupe en tant que leader, Heat On, dont le premier disque est paru au printemps 2025 chez Cuneiform. Les autres membres de ce quartet sont deux musiciens de l’Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM) représentant deux générations différentes : Fred Jackson Jr. et le vétéran Ed Wilkerson Jr. « J’avais envie d’établir un lien avec l’AACM et j’estime qu’il est également important de jouer avec des musiciens plus âgés », déclare-t-elle. Au départ, il s’agit juste d’improviser. Mais les rapports sont si bons qu’elle décide d’écrire de la musique pour le groupe. L’instrumentation s’inspire du disque Special Edition (ECM) du batteur Jack DeJohnette. Ce dernier n’est pas l’unique influence. Une de ses compositions est intitulée « RSJ » qui sont les initiales d’un autre grand batteur, Ronald Shannon Jackson. « J’ai été captivée par le son qu’il possède et son sens du groove, un groove qu’il juxtapose à ce que font les autres musiciens, explique Finnegan. D’autre part, il n’hésite pas à jouer une musique facile d’accès et je trouve cela intéressant car les musiciens évoluant dans la sphère de l’improvisation libre semblent avoir peur de proposer une musique plus facile d’accès. »

Un autre trait de la batteuse est son militantisme. La lecture de l’autobiographie d’Assata Shakur, ancienne membre du mouvement des Black Panthers, joue un rôle déterminant dans son éveil. Elle s’intéressera par la suite aux idées d’Audre Lorde, d’Emma Goldman, de Foucault ou d’Angela Davis – elle a eu d’ailleurs l’occasion extraordinaire de collaborer avec elle dans un projet de Terri Lyne Carrington. Comme Archie Shepp réfléchissait également à ces questions, elle songe à se plonger de nouveau dans la sociologie et les sciences sociales. Elle impute également son attitude à son éducation judaïque. « Ma famille et ma synagogue m’ont fourni une boussole morale, explique-t-elle. On y parlait de justice sociale ou de remise en question de l’autorité et des idoles. »