Chronique

Linda May Han Oh

Strange Heavens

Linda May Han Oh (b), Ambrose Akinmusire (tp), Tyshawn Sorey (d)

Label / Distribution : Biophilia Records

L’équilibre entre l’exigence de l’écriture et des improvisations magistrales demeure la quintessence du jazz. Lorsque Pithecanthropus Erectus de Charles Mingus et Complete Communion de Don Cherry sont sortis à dix ans d’intervalle, ils ont démontré que cette alchimie ne cessait de se réinventer à une vitesse vertigineuse. À l’issue de ce premier quart du XXIe siècle, Strange Heavens s’inscrit dans cette lignée, tout juste né il est déjà appelé à devenir un disque intemporel.

Visionnaire, Linda May Han Oh s’élève contre les injustices sociales et sa musique s’en ressent : elle refuse toute sorte de facilités. Son intégrité artistique s’accomplit avec une grande sagesse et ses interventions solistes dans « The Sweetest Water » et « Paperbirds » exercent un attrait irrésistible. La beauté de son trio, qui ne comporte aucun instrument harmonique, se formalise par un canevas sonore qui valorise chaque instrumentiste. L’inventivité rythmique de Tyshawn Sorey irradie ce disque, il relance ses partenaires avec agilité dans « Portal » et « Living Proof ». Sa nomination en 2024 au prestigieux Prix Pulitzer de musique pour sa composition Adagio (for Wadada Leo Smith) n’a en rien altéré son tempérament de batteur au groove souverain. Solennel, le mélodieux « Folk Song » démontre une fois de plus la versatilité stylistique d’Ambrose Akinmusire. Recentrée sur une tonalité médium, sa trompette incorpore brillamment toute l’histoire de l’instrument avec une dimension émotionnelle héritée de Clifford Brown.

Inspiré, comme trois autres titres, par le roman graphique de l’australien Shaun Tan, « Work Song » est agencé avec des variations de tempo où chaque instrumentiste rebondit malicieusement. Les douze compositions signées par Linda May Han Oh et les deux reprises de Geri Allen et Melba Liston qui referment cet album forment une suite fondamentale. Strange Heavens va durablement inspirer les mélomanes.

par Mario Borroni // Publié le 21 décembre 2025
P.-S. :