Portrait

Lol Coxhill et les 30 ans de nato

Il serait tentant de penser, si l’on fait abstraction de son humour tout britannique, que Lol Coxhill est né en France dans les années 80 tant son parcours et son identité de musicien de l’instant, libre et radical, semblent intimement liés au lieu et à l’époque.


Il serait tentant de penser, si l’on fait abstraction de son humour tout britannique, que Lol Coxhill est né en France dans les années 80 tant son parcours et son identité de musicien de l’instant, libre et radical, semblent intimement liés au lieu et à l’époque.

Pourtant Lowen Coxhill est né à Portsmouth en 1932, et lorsqu’il arrive en 1980, en trio avec Raymond Boni et Maurice Horstuis, à Chantenay-Villedieu (dans la Sarthe), pour le festival mythique de Jean Rochard, qui n’est pas encore le patron du label nato mais le deviendra un peu grâce à lui, il est déjà auréolé d’une réputation de musicien intransigeant et truculent.

L’Anglais est un musicien qui échappe aux modes et au temps, et paraît voguer entre petites formations et solos, ce dont il s’est fait une spécialité, dans une direction qu’il maîtrise avec une rigueur méticuleuse, sans se soucier d’autre chose que de sa musique. C’est sans doute ce qui explique que cet ancien relieur jouisse d’une renommée ténébreuse et que les amateurs francophones de musique improvisée connaissent son nom, et l’associent à son instrument fétiche, le saxophone soprano, mais ignorent largement sa discographie pléthorique. Celle-ci, compte beaucoup de duos : Steve Miller, Steve Beresford mais aussi Fred Frith, Raymond Boni, Misha Mengelberg ou récemment Enzo Rocco.


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Photo Jacques Bisceglia (DR)

A l’instar de personnalités comme Joëlle Léandre, Coxhill est un symbole de liberté et d’intransigeance. Un amoureux fou du jazz et de ses grandes figures, Parker ou Gillespie, et d’autres sopranistes comme lui, tel Steve Lacy [1], en trio avec Evan Parker ou Sidney Bechet. Bechet est d’ailleurs le thème d’un des six albums collectifs de nato, cette formule étant un peu la marque de fabrique du label : Vol pour Sidney, feu d’artifice où Coxhill interprète « Petite Fleur », un morceau qui le hante autant qu’il envoûte le pianiste Tony Hymas, autre Anglais fidèle de nato [2].

Mais Lol Coxhill n’a pas commencé par la musique improvisée. Il a d’abord modelé son son cuivré auprès de musiciens de rythm’n blues (Rufus Thomas) ou de blues (Otis Span, Champion Jack Dupree), et ce compagnonnage forgera sa précision rythmique, son sens aigu de la maîtrise du temps ; d’où la cohérence et la justesse qui transpirent de ses solos.
Les années 70 verront apparaître sa seconde veine. C’est en effet au contact de la scène rock anglaise et la fameuse « École de Canterbury », croisée presque par hasard, que son jeu se parera de nouvelles couleurs. Sa carrière sera alors marquée par son passage au sein de groupes tels que Caravan, Henry Cow ou Hatfield and the North. (Il rencontre également l’incontournable Mike Westbrook.) C’est cependant avec le « Whole World » de Kevin Ayers que sa renommée dépassera les frontières.
La scène est son jardin ; Coxhill est aussi homme de théâtre, et connu en Angleterre pour diverses apparitions dans des téléfilms ; il fait aussi l’objet d’un documentaire de la BBC en 1987 [3] qui achèvera de le consacrer parmi les artistes majeurs de la scène anglaise après plusieurs décennies d’activité [4].
En témoigne un des premiers disques parus sous son nom, Ear of The Beholder [5], où l’on retrouve Mike Oldfield, David Bedford, Kevin Ayers et Robert Wyatt, dont il fut un temps le compagnon de route. Dans la longue interview qu’il a donnée dans Le Chronatoscaphe, Jean Rochard raconte… c’est à cette époque, avec la formation de Kevin Ayers, qu’il découvre Lol Coxhill - à la télévision [6] ! Adolescent il enregistrait les concerts de l’ORTF sur un petit magnétophone . Il ignorait bien évidemment que Lol et lui enregistreraient une vingtaine de disques ensemble, et que l’artiste serait à jamais lié à son label.


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Instant Replay

A l’occasion de ses 30 ans, le label s’offre un double cadeau qui place Coxhill au centre des festivités : la réédition d’un album primordial - tant pour sa propre genèse que dans le parcours de Coxhill - et un « trio d’amitié » enregistré pour l’occasion.
Instant Replay (1982), septième album du label, est le deuxième avec Coxhill puisque le trio avec R. Boni (qui s’intitulait sobrement Chantenay 80) date de 80. Ce portrait-témoignage de la liberté souriante de Coxhill, de sa maîtrise de l’improvisation et de sa qualité d’écoute dans les rencontres en duo ou en trio, a été enregistré au fil de l’eau, à l’occasion de prestations à Chantenay-Villedieu ou au Théâtre Dunois à Paris, autre lieu fondateur de nato.
Le plateau de ces quatorze rencontres est à faire rougir n’importe quel amoureux des musiques improvisées : Joëlle Léandre, Tony Coe, Sven-Åke Johansson, Louis Sclavis, Raymond Boni, Paul Rutherford… et même deux confrontations plus surprenantes, qui témoignent de l’importance du festival de Rochard et de son implantation dans le paysage du grand Ouest : une avec la fanfare « La Chantenaysienne », qui joue le jeu à fond, et l’autre, encore plus dépaysante, avec les soufflants du Bagad de Kemperlé, sur une pièce écrite par Coxhill qui lui ouvre bien évidemment de nouvelles perspectives [7] . Sommairement désignés, les pièces de cet Instant Replay sont autant d’émotions brutes. Ainsi « A1 », rencontre tellurique avec Léandre, ouvre l’album comme un symbole d’intransigeance. Parmi les duos les plus intéressants, on notera « B3 » avec Sclavis dans une formule « clarinette basse/soprano », puis à deux sopranos.
Chez Coxhill, l’humour n’est jamais loin - voir sa reprise altérée d’« Embraceable You » (G. Gershwin), petit bijou décalé avec le percussionniste Johansson et la vocaliste Annick Nozati. Il ne faudrait pas pour autant en déduire que les standards sont pour lui sujet de moquerie : en témoigne sa reprise de « Caravan » (Ellington) en duo avec Misha Mengelberg, tout en finesse et en raffinement. Décidément, Instant Replay est une formidable entrée dans le monde de Coxhill et sa réédition un beau cadeau de trentenaire !


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The Rock on the Hill

Quant à The Rock on the Hill, c’est une gourmandise de producteur. Pour les trente ans de nato, Rochard a réuni au nouveau Dunois un trio cathartique : Coxhill comme témoin des débuts, le batteur de Minneapolis JT Bates, qui représente l’actualité du label [8], et au centre, ample et profonde statue du Commandeur, le contrebassiste Barre Phillips, figure des début du free jazz en France (avec entre autres Michel Portal [9]) et accompagnateur de bien des légendes [10].

Dès les premiers instants, on se réjouit de retrouver la profondeur du « son Phillips », son jeu imposant qui passe de l’archet aux pizzicati avec une absolue fluidité, son infinie musicalité… Le résultat de cet impromptu est doublement réjouissant. Par la découverte de cette musique instantanée, bien sûr, mais aussi pour la solidité immédiate de la paire Bates/Phillips qui permet à Coxhill de s’évader en liberté sans tirer la couverture à lui. L’écoute, entre ces improvisateurs, est primordiale et le résultat, très égalitaire, se partage entre une sorte de flegme inaltérable (« Anything So Natural ») et de soudaines urgences rythmées par un JT Bates inspiré (« Scratch »). Par ailleurs, The Rock on the Hill expose clairement l’évolution du jeu de Coxhill, qui conserve son son pur tout en allant vers la parcimonie, l’économie formelle — bref, en visant à l’essentiel. Parfois, le son un peu étranglé de son soprano suggère des fragrances d’Orient comme une direction nouvelle, une ouverture des possibles. « Tarentelle for Nelly » est un sommet de cette rencontre pleine de rigueur et de poésie, et du groove cabossé d’un trio que l’on espère revoir sur scène.

Après quinze ans d’absence, le retour de Coxhill chez nato ne passera pas inaperçu. Il remet en lumière dans l’Hexagone un musicien majeur de la scène improvisée dont le parcours étonnant a des allures de synthèse de ces quarante dernières années. Plus que « Bon anniversaire nato ! », on serait presque tenté de dire « Welcome back, mister Coxhill » !

par Franpi Barriaux , Jacques Bisceglia // Publié le 2 mai 2011

[1Il enregistrera avec Lacy un mythique Three Blocks en 1992…

[2Cf. le dernier album d’Ursus Minor (nato).

[3Frogdance, A documentary about Lol Coxhill pour Channel 4.

[4On conseillera à ceux qui veulent un témoignage enregistré la rétrospective Spectral Soprano 1954-1999 sorti en 2001 chez Emanem.

[5On peut y entendre une version étonnante de « I’m the Walrus » des Beatles…

[6Dans l’émission Pop2, témoignage de Jean Rochard, page 100.

[7Les tambours du bagad de Kemperlé refusèrent de jouer la pièce de Coxhill ; depuis, ce bagad est devenu un collaborateur régulier du monde du jazz, de la musique contemporaine et de la Pop.

[8Bates a participé entre autre au Birdwatcher de Portal, et au quartet de Tony Hymas à paraître prochainement sur le label.

[9On citera Alors ?, sorti chez Futura, l’un des labels modèles de nato lors de sa création.

[10Notamment Archie Shepp dans New Thing at Newport en 1965 ou encore Ornette Coleman dans la Bande Originale de The Naked Lunch (Cronenberg, 1991.)