Chronique

Louis Laurain

Musæum Clausum

Louis Laurain (tp), Sébastien Belliah (b), Hannes Lingens (dms)

Label / Distribution : Umlaut/Socadisc

Le musée est fermé, est-ce par peur des faussaires ? Et ces faussaires ont ils vraiment l’intention de copier quoi que ce soit ? Le trompettiste Louis Laurain, membre du collectif Umlaut Orchestra, nous avait déjà habitués à son personnage de salutaire imposteur dans Die Hochstapler avec le batteur Hannes Lingens, que l’on retrouve ici. Le voici, armé d’un cornet au son des plus veloutés, qui erre nuitamment dans un musée fermé, sans autre but précis que celui de contempler, comme le révèle « A la Ventura », suite en deux parties qui ouvre cet album en trio. Comment se convaincre de la condition nocturne ? Les pas de loup du soufflant, qui marche à pas feutré dans le sillage très lent de la contrebasse de Sébastien Belliah dont la rondeur et la discrétion n’effacent pas une certaine autorité ; la pénombre aussi, entretenue par les balais de Lingens, qui insiste sur les sons ou s’enferre parfois dans des éclats fugaces. Les faisceaux d’une lampe qui cherche, sans que le but ne soit vraiment précisé.

La douceur et la quiétude surprennent. Non qu’on ne s’y soit attendu en découvrant le line-up, mais peut-être l’unité du trio, sans rupture excessive, est-elle quelque peu déstabilisante. Les morceaux sont longs, amples, ne semblent pas suivre de ligne directrice particulièrement arrêtée, et pourtant sont d’une grande cohérence. S’il s’agissait de définir l’errance, « Rarities in Pictures » serait le candidat idéal. Les tambours de Lingens dessinent un chemin sinueux, complexe, et inédit. On évolue en terrain connu mais largement en friche, peut-être même vierge. De la part de ces amoureux de l’histoire du jazz qui sont ces trois musiciens (Belliah est aussi du Umlaut Orchestra, et de Un Poco Loco…), on pourrait songer à une mission archéologique, capable d’aller réveiller quelques vieilles consciences, de quérir la modernité chez un illustre oublié. Il n’en est rien. Les ostinati du premier tiers de ce morceau, où basse et batterie se fondent dans une mécanique aussi fine que répétitive ne révèlent pas de centralité ou de référence ; on se balade en plein cabinet de curiosités, passionné et papillonnant.

Enregistré dans une salle de bal de l’Est de l’Allemagne, Musæum Clausum est un disque qui colle à la mémoire parce qu’il ne fait pas l’économie d’une esthétique très méditative où la poésie tient beaucoup à la forme. Le bal n’incite pas forcément à la danse, ou alors solitaire. Mais c’est un endroit idéal pour inventer la nostalgie d’un lieu inconnu et largement fantasmé. A force de déambuler, de faire défiler des motifs et des couleurs, ce sont des images très oniriques qui s’imposent, assez semblables aux collages hallucinés de la pochette. Être transporté avec aussi peu de gestes et d’énergie est remarquable, comme si c’était l’inertie de la batterie qui entraînait les circonvolutions du cornet et générait de formidables émotions. Paru naturellement sur le label Umlaut, voici un disque qui vous accompagnera longtemps et donne envie d’en entendre davantage. Nul doute que cela arrivera dans les années à venir.