Scènes

Louis Sclavis Quartet au Triton

Loin dans les terres, un voyage géographique prometteur


Loin dans les terres, le nouveau projet de Louis Sclavis, fait - comme souvent chez le clarinettiste - référence au voyage. Celui-ci est imaginaire, et géographiquement ouvert.

Si son précédent répertoire, en quartet avec Gilles Coronado, Benjamin Moussay et Keyvan Chemirani, suivait l’itinéraire de la route de la soie, celui-ci peut bien se dérouler n’importe où, puisque cette fois l’idée est de s’attacher au phénomène d’absorption par les musiciens de ce qu’ils croisent sur la route, paysages, personnes, scènes de vie ou climats.

On ne cherchera donc pas ici une quelconque forme de tropisme, même si certaines compositions y invitent (comme le très beau « Asian Fields »), mais plutôt la mise en son de l’ouverture du voyageur, prompt à se nourrir de ce qui vient à lui durant son périple. Ainsi le quartet (cette formation est usuellement un quintet mais Dominique Pifarély était ce soir-là sur un autre chemin) cherche-t-il son propre folklore, ou peut être plus simplement sa propre histoire.

Le concert débute par l’un des thèmes les plus dispersés du répertoire, « Avant la marche », durant lequel le quartet entre immédiatement dans une conversation animée où l’on perçoit d’emblée la facilité à se trouver, à s’intégrer dans des flux pourtant jaillissants. Mais très vite, c’est autour de thèmes lyriques et de développements mélodiques que s’articule le propos commun. Assez rares sont les épisodes régis par l’abstraction. Le quartet se déploie tout en rondeurs et en lyrisme. On perçoit très clairement d’ailleurs que deux relations fortes permettent au groupe d’avoir beaucoup de consistance, dans le son comme dans l’improvisation. D’une part, Louis Sclavis et Benjamin Moussay jouent ensemble très fréquemment depuis plusieurs années, et le pianiste trouve naturellement les couleurs et le placement qui mettent en relief la musique du clarinettiste. Leur entente est évidente, et portée par une section rythmique qui se connaît sur le bout des doigts. Christophe Lavergne et Sarah Murcia sont tous deux épatants, tant par leur sensibilité que par leur engagement. Ils sont constamment en interaction mais leur édifice commun semble inébranlable. Ajoutons que Benjamin Moussay est souvent connecté à la contrebasse par sa main gauche, ce qui finit de solidifier l’ensemble. A cette double assise s’ajoute la fraîcheur des échanges entre musiciens qui ont encore à apprendre les uns des autres, qui prennent plaisir à se surprendre, à explorer le champ des possibles.


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Christophe Lavergne par Laurent Poiget

Benjamin Moussay signe une composition, « Shadows And Lines », dont le long développement montre l’aisance avec laquelle le groupe fait vivre la musique, aménageant dans une conversation continue de longues plages hypnotiques et de superbes aboutissements mélodiques. Mais c’est bien l’univers du clarinettiste qui prédomine, ouvert comme à l’accoutumée, soumis aux modulations qu’apportent ceux qui le jouent. Depuis quelques années la musique de Louis Sclavis s’adoucit sans rien perdre de sa force. Les mélodies s’imposent, comme la ballade « Bandes étalées », où le quartet déploie collectivement un lyrisme qui sied au magnifique thème. Au terme du voyage, une composition ardente, « Welcome », nous renvoie aux grands voyageurs du jazz, Ornette, Don Cherry, Paul Motian, et rappelle qu’une fois arrivé, le voyageur n’est qu’à l’orée d’une nouvelle aventure. Celle de cette formation ne s’en tiendra pas là. Il y a tant à dire…