Chronique

Lucas Niggli’s Big Zoom

Polisation

Lucas Niggli (dm, perc), Nils Wogram (tb), Philipp Schaufelberger (g), Barry Guy (b), Anne La Berge (fl, électronique)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Polisation, un excellent album de musique cérébrale, est avant tout la reformation de Big Zoom, un des projets-phares de Lucas Niggli. Pour mémoire, Niggli, batteur et percussionniste, interprète régulièrement des pièces de Felix Profos, Maurizio Kagel, John Cage ou Giacinto Scelsi et a improvisé avec des gens aussi différents que John Cale, Butch Morris, Trevor Watts, Peter Kowald ou Andrew Cyrille. Fort de cette expérience, il a choisi d’allier son goût pour la liberté et sa science consommée de l’écriture. En 2003 paraissait ainsi chez Intakt Big Ball, avec Claudio Puntin à la clarinette, Nils Wogram au trombone, Philipp Schaufelberger à la guitare et Peter Herbert à la contrebasse. Fin 2006, c’était Celebrate Diversity avec les mêmes musiciens. Sur ces deux disques, le leader et son groupe construisaient des séquences de notes défiant le système tonal dans un propos avant tout rythmique, explorant toutes les nuances et inflexions possibles et imaginables. Les instruments abandonnaient progressivement leur place et leurs prérogatives afin de construire, sur le modèle du réseau, une pulsation complexe et évolutive.

Polisation rassemble le même noyau Wogram/ Schaufelberger/Niggli, auquel se joignent deux improvisateurs chevronnés : Anne La Berge à la flûte et aux machines et Barry Guy à la contrebasse. L’objectif tient dans ce petit changement de personnel : explorer le même concept musical et savant en variant les moyens et modalités et en construisant d’autres interactions. La présence de sons électroniques quasi imperceptibles n’y est pas pour rien, qui double le champ d’intervention acoustique d’un autre, synthétique.

Polisation mise davantage que ses deux prédécesseurs sur la mélodie. S’il vise toujours à édifier sur de longues durées des schémas rythmiques raffinés empruntés aux compositeurs savants dont s’est nourri Niggli, il explore aussi quantité d’autres espaces musicaux, qu’il fait s’interpoler et s’accoupler de manière à la fois organique et chaotique. Fragments dodécaphoniques (« Polisation I »), séquences presque funk (« Nirvana »), brusques passages de fanfare (« Polisation III ») et longues plage d’improvisation totale nimbées d’une électricité parcimonieuse… Polisation est un melting pot qui aurait choisi de rester savant plutôt que populaire, moderne plus que postmoderne. Evidemment, pareil choix va à contre-courant de la mode et ses facilités. Mais si c’est pour aboutir à une telle intensité, on ne peut que saluer l’intégrité du groupe et rappeler une fois encore combien sa musique est forte.