Scènes

Malta Jazz, ancrage local et rayonnement international 🇲🇹

Le 35e festival de jazz de Malte s’est tenu du 7 au 12 juillet dernier.


Le Peter Bernstein Quartet

Tout d’abord le cadre magnifique contribue à la réussite de cet événement, qu’il s’agisse de l’architecture splendide de la ville de La Valette ou de la douceur du climat de l’île. Ensuite, Sandro Zerafa, directeur artistique du festival et guitariste renommé, propose une programmation très équilibrée en termes d’esthétiques et très pertinente sur le choix des artistes invités. Enfin, la variété des différents lieux de concerts permet d’alterner entre grande scène et ambiances plus intimistes.

Ainsi, les trois premières soirées du festival se sont déroulées au théâtre de La Valette, avec successivement le quartet du batteur Lukmil Perez, le trio du pianiste Franck Amsallem et un trio réunissant Larry Grenadier (contrebasse), Rebecca Martin (chant) et Bill McHenry (saxophone). Ces concerts étaient suivis d’une late session au Offbeat Music Bar, avec le trio du pianiste Richard Sears, auquel se sont adjoints Sandro Zerafa à la guitare et d’autres musiciens de la scène jazz maltaise. Le festival propose également des concerts de midi donnés dans la cour intérieure du MUZA, musée d’art de La Valette. On a pu notamment y entendre le trio du jeune pianiste Simon Mercieca, accompagné d’une section rythmique beaucoup plus expérimentée, formée par le contrebassiste Olivier Degabriele et le batteur Guze Camilieri. Sur un répertoire de standards et de compositions personnelles, ce jeune pianiste montre des qualités certaines, qui sans aucun doute sont appelées à se développer.

Le moment fort du festival est néanmoins constitué par les deux dernières soirées, qui se déroulent au bord de l’eau, sous les remparts de la ville. Les trois cités fortifiées, qui font face à La Valette, forment un décor de toute beauté au coucher du soleil. La grande scène accueillait le vendredi et le samedi une triple programmation selon un schéma identique : un artiste maltais suivi de deux groupes étasuniens.

Vendredi, le pianiste Paul Giordimaina ouvrait la soirée avec son trio SFERA, dans lequel on retrouve le contrebassiste Olivier Degabriele et le batteur Guze Camilieri. Le trio, rapidement devenu un quintet avec l’arrivée d’Alex Bezzina (trompette) et Rino Cirinnà (saxophone ténor), a proposé un répertoire de compositions originales du pianiste, très orientées sur le groove. Un set très réjouissant.
La seconde partie était assurée par le quartet du guitariste Peter Bernstein, avec Danny Grisset au piano, Doug Weiss à la contrebasse et Bill Stewart à la batterie. Le groupe, qui avait joué à Londres la veille et se produisait à Varsovie le lendemain, a livré une performance absolument remarquable. Peter Bernstein affectionne la formule du quartet avec piano, comme en témoignent ses disques avec Brad Mehldau, Sullivan Fortner ou encore Gerald Clayton. Le répertoire du concert maltais était constitué de standards (« Love For Sale », « Tres Palabras ») et de compositions personnelles (« Simple As That », « Dragonfly »). La section rythmique, à la fois très sobre et très efficace, a magnifiquement servi le propos du guitariste, toujours lyrique, même sur les tempos les plus rapides (« Harbor No Illusions »). Peter Bernstein, tout en rendant hommage aux grands maîtres du jazz (Sonny Rollins par exemple), développe un langage très personnel. Tout au long du set, les thèmes et les improvisations s’enchaînent avec une évidence qui est la marque d’une maîtrise avérée. Ce fut assurément un des sommets du festival.

Michael Mayo

Michael Mayo a clôturé cette soirée. Le chanteur, très en vue actuellement sur la scène internationale, était très bien accompagné par une section rythmique formée de talentueux musiciens : Andrew Freedman au piano, Kyle Miles à la basse électrique et Robin Baytas à la batterie. Le répertoire alternait compositions personnelles et standards revisités, parmi lesquels « Four » ou « Just Friends ». Le set, largement orienté vers le groove, allant parfois jusqu’à la pop, était destiné à toucher un public plus large. On peut regretter un certain manque de prise de risque dans les arrangements et les improvisations. Il faut évidemment saluer la maîtrise vocale de Michael Mayo et son talent d’entertainer, qui a contribué à la réussite de cette dernière partie.

Glen Montanaro

Le guitariste maltais Glen Montanaro ouvrait la soirée du samedi, accompagné par Krzysztof Maciejko à la contrebasse et Yannick Ballman à la batterie. Actuellement résident au Danemark, Glen Montanaro propose une musique très personnelle, dont les influences modales sont à chercher du côté de Ralph Towner. Les compositions originales sont très axées sur la guitare : larges accords avec des cordes à vide, variété des modes de jeu (au doigt, au médiator), utilisation d’effets, maîtrise du son. Au-delà de ces qualités musicales évidentes, c’est surtout la maturité qui impressionne chez ce jeune musicien qui prend tout le temps nécessaire pour faire émerger ses idées musicales. Il faut également saluer la qualité d’écoute des deux autres membres du trio. Glen Montanaro est assurément pour moi une révélation de ce festival.

Johnathan Blake

Après cette première partie très ouverte sur les plans harmonique et rythmique, le contraste était absolument saisissant avec le concert du quintet du batteur Johnathan Blake, véritable rouleau compresseur d’énergie. Johnathan Blake, batteur de premier plan de la scène jazz internationale, présentait à Malte un projet intitulé « My Life Matters », qui résulte d’une commande de la Jazz Gallery, club de jazz de New York. Cette création fait écho au mouvement Black Lives Matters, et promeut la tolérance et le vivre ensemble. Le propos est donc politique, et l’œuvre se place de façon revendiquée dans l’héritage des musiciens afro-américains engagés (Max Roach et Sonny Rollins). « My Life Matters » se présente sous la forme d’une suite ininterrompue. Entre les morceaux qui la composent, chaque instrumentiste assure à son tour un interlude en solo : Fabian Almazan (piano), Dezron Doublas (contrebasse), le leader à la batterie, Dayna Stephens (saxophone ténor et soprano, EWI), et enfin Jalen Baker (vibraphone). Dès la première note du concert, le ton est donné et l’engagement de chaque musicien est total, dans le son et le vocabulaire employé. C’est la force et la cohérence du collectif qui impressionne ici, au-delà de la maîtrise technique individuelle. L’intensité de la performance et la complexité des compositions vont de pair, et se résolvent dans le dernier morceau, bluesy, d’une grande simplicité mélodique et harmonique. Ce dénouement sert le propos inclusif « My Life Matters ». Ce set représente pour moi le deuxième sommet de ce festival. Le disque sortira le 19 septembre prochain. Le concert de Malte était donc l’occasion d’écouter cette œuvre en avant-première.
La dernière partie était assurée par Knower, projet mené par la chanteuse Geneviève Artadi et le batteur Louis Cole. Le changement d’ambiance s’est manifesté par une brusque augmentation du volume sonore, pour un set délibérément tourné vers la danse. L’enjeu est ici d’ouvrir le festival à un plus large public et de terminer la programmation sur une note plus festive. Mission accomplie pour ce groupe californien.

Louis Cole

Tout concourt à faire de ce festival une réussite : le cadre de rêve, la programmation de grande qualité, un public très attentif. En plus de cela, on sent un désir de mettre en valeur l’histoire du festival (de fréquentes mentions y sont faites par les artistes locaux et les présentateurs) et plus largement la spécificité de la scène jazz maltaise. Une solidarité manifeste existe entre les générations de jazzmen issus de l’île, qui jouent ensemble dans les différents lieux. On note une volonté de promouvoir la jeune génération, qui de plus est très prometteuse. Cette articulation entre rayonnement international et ancrage local fait tout l’intérêt de ce festival.