Entretien

Marc Ducret

Entre collaborations au long cours et nouveaux projets, un point avec un des plus passionnants musiciens de la scène internationale

(Août 2006)

Entre collaborations au long cours et nouveaux projets, un point avec un des plus passionnants musiciens de la scène internationale

  • Marc, le 12 juin, Big Satan, formation composée de Tim Berne au sax alto, de Tom Rainey à la batterie et de vous-même a donné un concert.dans un Sunset bondé. Ceux qui y assistaient étaient unanimes pour dire que ce concert était un des meilleurs auxquels ils avaient assisté cette année

C’était un bon concert en effet ; mais pour Big Satan c’était un concert normal, le concert normal d’un groupe exceptionnel. Il y a eu de meilleurs concerts pendant cette tournée…

  • Vous dites un groupe exceptionnel ?

Exceptionnel parce que composé de musiciens dont le degré d’implication, l’exigence, le refus de toute facilité ou racolage, sont exceptionnels. Il n’y a aucun moyen, pour qui joue aux côtés de musiciens comme Tim Berne et Tom Rainey, de tricher, de ressortir des formules ou de se satisfaire de ses propres ficelles.
Exceptionnel aussi, par le niveau de maîtrise des musiciens. Tim, au-delà des qualités de compositeur et de sa personnalité de leader, est un grand saxophoniste, et Tom un immense batteur.

  • Je voudrais vous faire écouter quelque chose (je passe alors à Marc, l’enregistrement du début du concert de Big Satan au Sunset lancé de manière époustouflante par Tom Rainey en solo)

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Marc Ducret à Djazz à Nevers © Patrick Audoux/Vues sur Scènes

Comment faire un mauvais concert quand il est lancé sur de telles bases ? Tom et Tim sont des musiciens à l’engagement total dans la musique. Leur concentration est impressionnante, leur perfectionnisme aussi. Chaque concert est important, abordé avec respect.

  • Ce groupe dégage une grande énergie aussi ?

Nous sommes amis de longue date. Même si nous vivons loin les uns des autres nous sommes en contact quasi permanent. Nous échangeons de la musique, nous partageons nos projets. Ce lien très fort produit forcément une grande énergie, comme en chimie…

  • Cette énergie me paraît susceptible d’être perçue par tout le monde, mais la musique elle-même de Big Satan n’est pas facile, s’adresse à un public restreint et savant ?

Au contraire : comme toute musique, elle s’adresse à tout le monde ! Techniquement, c’est une musique relativement simple. La version de « Cherokee » par Charlie Parker nécessiterait une analyse bien plus compliquée !
Notre musique est difficile à jouer parce qu’elle met en jeu des systèmes rythmiques un peu inhabituels et une imbrication assez délicate de l’écrit et de l’improvisé ; mais il suffit que l’auditeur soit attentif - et d’ailleurs s’il ne perçoit que l’énergie ce n’est pas un problème pour moi, chacun entend la musique à sa façon…

  • Quand avez-vous rencontré Tim Berne ?

En 1988 ! Près de vingt ans de connivence et d’amitié…et de travail !

  • Votre premier enregistrement fut Pace Yourself de Caos Totale en 1991 ?

En effet. Ce disque fut enregistré en deux jours à la fin de la première tournée du groupe.
Je considère que c’est un très beau disque, sauf au niveau du mix peut-être, pour lequel nous serions maintenant plus exigeants.

  • Caos Totale a sorti un second disque Nice View en 1994 avant de se dissoudre…

Avec Django Bates en invité. C’est un souvenir fort ; à l’époque je ne savais plus du tout où j’en étais. Je manquais d’outils musicaux pour dialoguer avec ces musiciens et pour affronter cette musique. Sur d’autres beaux disques que nous avons faits à cette époque, comme celui autour de la musique de Julius Hemphill, Diminutive Mysteries, je sais que j’ai cherché dans une mauvaise direction…

  • Il y eut ensuite Bloodcount avec les concerts aux Instants Chavirés

Quel groupe aussi ! Chris Speed, Jim Black, Michael Formanek, Tim et moi. Que des bons souvenirs. Jouer aux côtés de Jim Black par exemple est très stimulant ; nous allons d’ailleurs faire une tournée en trio avec Hank Roberts en novembre.

  • Bloodcount me fait penser à une musique que j’aimerais vous faire écouter (je fais alors écouter « Sich Reped » le premier titre de Welcome To Malpesta du groupe Human Feel composé de Andrew d’Angelo à l’alto et à la clarinette basse, de Kurt Rosenwinkel à la guitare…et de Chris Speed au ténor et à la clarinette et de Jim Black à la batterie, disque paru en 1994)

(Après une longue écoute très concentrée) : je ne connais pas ce groupe, mais je trouve ça très beau. Ca me plaît beaucoup. (Après information) : eh bien voilà, il n’y a pas de hasard (rires).

  • Nouvelle formation, et un effectif qui diminue à nouveau, avec Science Friction

Le double live The Sublime And est formidable. Le son est satisfaisant et n’a été l’objet d’aucune coupe ou retouche. C’est vraiment le reflet des concerts.

  • Et puis du quartet on passe au trio, et ce sont les débuts de Big Satan, trio sans basse, comme le Hard Cell Trio avec Craig Taborn ou le trio Paraphrase avec la basse de Drew Gress. Tim avait-il enfin trouvé, avec ces trios, sa formule, après de longues recherches ?

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Marc Ducret avec Cousins germains © H Collon/Vues sur Scènes

Soyons réalistes : pour avoir des dates de concerts, faire des tournées, une petite formation sans basse est nettement plus favorable. On connaît les difficultés des voyages en avion avec les contrebasses, les coûts liés au déplacement de formations comprenant de nombreux musiciens, et les chicanes auxquelles nous sommes de plus en plus confrontés ; j’en sais quelque chose : j’ai un orchestre de 11 musiciens, Le Sens de la marche » qui… ne joue pas !
Dans ce contexte des trios comme Big Satan peuvent déjà à peine survivre : deux disques en dix ans. Parmi les trios que vous citez, Paraphrase est un peu atypique, dans la mesure où il s’agit de musique totalement improvisée, alors que le travail de Tim se caractérise d’habitude par un grand souci de composition.
Ceci dit, pendant toutes ces années, il nous est arrivé de nous retrouver, de donner des concerts et de faire des disques avec des formations plus importantes, comme le Copenhagen Art Ensemble (le double live Open Coma). J’ai un bon souvenir aussi de The Sevens où j’étais à la guitare acoustique avec David Torn et un quatuor de saxophones, l’Arte Quartet.

  • Votre remarque « réaliste » se comprend dans la mesure où dans vos différents projets, on peut qualifier la musique que vous proposez d’exigeante, de difficile d’accès peut-être, et donc s’adressant forcément un public restreint. Et pourtant, avec votre présence sur scène, on pourrait dire votre charisme, votre virtuosité, vous auriez pu devenir un « guitar hero » ?

On (qui ?) parle abusivement de « guitar heroes » à propos de gens qui ne sont même pas toujours de bons instrumentistes, et certainement pas des virtuoses !
Il y a eu une période où Liszt, Paganini, Paderewski réalisaient des performances techniques remarquables ; la musique peut être ça aussi, pourquoi pas ? On peut très bien prendre du plaisir à des feux d’artifices de virtuosité, où est le mal ?

  • Parlons de votre univers musical : un univers en mouvement, avec toujours des rencontres, des projets. Quels sont vos projets du moment ?

En dehors de mon trio habituel avec Bruno Chevillon et Eric Echampard, qui est mon groupe préféré, le projet qui m’occupe actuellement est Un Sang d’encre, un spectacle musical ayant pour thème le sang, et ce qui le fait couler.
C’est un projet en cours d’élaboration qui été joué en trio avec Antonin Rayon à l’orgue et Dominique Pifarély au violon au Point Ephémère, mais qui pourra être donné avec des effectifs variables : je l’ai créé l’année dernière à l’université de Tours avec cent seize participants…Il fait intervenir des textes de Kafka, des contes de fées et autres, et il peut faire appel à des comédiens, chanteurs, plasticiens, danseurs… Je continue à jouer en solo régulièrement et je commence à travailler en duo avec le vidéaste Scorpène Horrible ; le disque du trio de François Corneloup avec Martin France, ULM, devrait sortir bientôt. Un autre projet avec Christophe Monniot sur le Cantique des Cantiques, une tournée en octobre avec Toxikum, des master classes au CNSM et à Malmö, ce ne sont pas les projets qui manquent.


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Le trio ULM © Patrick Audoux/Vues sur Scènes

  • J’ai entendu un live de votre trio sur lequel vous disiez un texte, de manière très rythmique et fragmentée, sur un de vos thèmes fétiches « Ce sont les noms des mots ». De la parole scandée au chant il n’y a qu’un pas. Allez-vous vous mettre à chanter ?

Le texte dont vous parlez est tiré des « Femmes savantes » de Molière.
Oui, c’est vrai, le chant, la voix sont importants pour moi, me bouleversent, seulement voilà, il faut être lucide : je ne suis pas un chanteur (rires).

  • Chant ou pas, les textes sont de plus en plus présents dans votre travail, que ce soit dans certaines pièces jouées avec le trio, on l’a vu, dans votre dernier disque Qui parle ? ou dans ce spectacle, Un sang d’encre. L’écriture, les textes, c’est important pour vous ?

Oui, d’abord parce que la lecture est une pratique quotidienne et puis aussi parce que l’écriture c’est aussi musical pour moi. Les musiques de Madame de Sévigné, de Flaubert, de Proust sont magnifiques. On peut faire un parallèle entre les phrases musicales de Lennie Tristano et de Miles et les phrases de Proust par exemple. Lisez, écoutez et vous vous apercevrez que la façon dont les phrases de Proust vont vers leur conclusion n’est pas brutale, mais que la phrase se termine « par paliers », comme les phrases musicales de Tristano par exemple.

  • De sorte que Tristano et Miles figurent certainement parmi vos influences musicales alors ?

Bien sûr. Je suis encore scotché à chaque fois que j’entends Miles, notamment son second quintet, je pense au Live at the Plugged Nickel par exemple. En fait Miles n’était pas un grand technicien et il a assez peu composé finalement. Sa grandeur provient plutôt de l’engagement total dans la musique qu’il avait lui-même et qu’il savait obtenir des musiciens. J’ai parlé avec John Scofield de sa collaboration avec Miles. A cette époque, Miles était en fin de carrière, célèbre, déjà dans l’histoire, et il aurait pu légitimement vivre sur ses acquis. Cependant, Scofield m’a dit se souvenir de Miles, dès les concerts finis, écoutant les bandes avec anxiété comme un débutant et réunissant immédiatement les musiciens pour faire le point sur ce qu’ils venaient de jouer, sur ce qu’il faudrait changer…

  • La légende de Miles dit qu’en effet il était exigeant voire même dur avec ses musiciens. Vous auriez pu travailler avec ce genre de personnalité ?

La leçon que donnent des génies comme Miles est là : si on veut bâtir quelque chose de grand et de durable on ne peut le faire qu’avec le niveau d’implication et d’exigence le plus sérieux.
Je songe en disant ça aussi à une autre de mes influences majeures, le pianiste Bill Evans. J’ai toujours été fasciné par la façon dont la musique l’absorbait totalement. J’aime bien parler aussi de Bill Evans car on ne voit en lui généralement qu’un maître de l’harmonie, alors que j’entends chez lui aussi et peut-être surtout un excellent rythmicien, comme sur ce fabuleux disque de George Russell, Ezz-thetics.

  • Le second quintet de Miles, Lennie Tristano, Ezz-thetics, il n’y a pas beaucoup de guitare, là-dedans ?

Eh oui ! Mais la guitare n’est pas mon instrument préféré. J’adore le vibraphone, par exemple, notamment chez Bobby Hutcherson, tant pour le timbre de cet instrument que pour son ambivalence entre l’harmonie et la percussion, comme le piano. Les compositeurs contemporains ne s’y sont pas trompés, du reste … Personnellement, j’écoute beaucoup plus de musique « composée » (Varèse, Mozart, Berlioz, Stravinsky) ou de « chanson » que de « jazz » - un terme que je n’utilise pas plus que « classique » ou « contemporain »… Et je suis persuadé que la situation catastrophique de la culture en France est due, bien sûr à une politique idiote, mais cette politique est le fidèle reflet d’une attitude générale de ségrégation des pratiques : festivals « de jazz », « de classique », jamais d’échanges ou d’interaction entre les disciplines ; on vit dans un vieux pays sclérosé qui a peur des mélanges, qu’ils soient ethniques ou culturels ! c’est ce qui fait notre retard par rapport à la Belgique ou à la Scandinavie, par exemple.

A la vue de tous les projets passionnants de Marc Ducret, on peut nourrir quelque espoir : notre vieux pays est-il si sclérosé que cela ?