Chronique

Marc Ribot

Jusqu’à la corde

Label / Distribution : Editions Lenka Lente

Rassurez vous, Marc Ribot n’est pas usé jusqu’à la corde, tout juste enclin à ralentir le rythme de ses tournées afin de prendre un bol d’air. Encore que cela semble difficile, un hyperactif ne change pas si vite. Il écrit comme il pense, frénétiquement, sans chercher à embellir son discours. Marc Ribot est entier, seule sa sincérité compte.

L’hommage au guitariste et compositeur haïtien Frantz Casseus demeure l’un des moments-clés du livre : que serait devenu Marc Ribot s’il n’avait été influencé par cet immense musicien proche de sa famille et qui, à ses heures perdues, était un luthier confirmé ? Son évocation du père de la guitare classique haïtienne, avec lequel il prit des cours avant de bifurquer à l’adolescence vers des groupes de rock, témoigne d’une intelligence précoce. La multiplicité d’activités improbables énoncées dans cet ouvrage confère un ton enjoué au fil des pages. Espiègle, l’auteur conte son expérience de bénévole dans une association de locataires qui le conduisit à participer à des occupations de locaux en parallèle de son activité musicale avec les Lounge Lizards.

Doté d’un esprit mutin et caustique, Marc Ribot est un militant engagé. Témoin des incendies qui ravagent depuis des années la Californie, il est convaincu que l’atténuation du réchauffement climatique est encore possible. L’album Songs Of Resistance témoigne bien de son opposition au régime de Donald Trump, les chants des partisans antifascistes italiens de la seconde guerre mondiale et ceux du mouvement américain des droits civiques sont plus que jamais d’actualité. Musicien visionnaire qui a remis sur le devant de la scène le contrebassiste et poète Henry Grimes, Marc Ribot n’hésite pas à investiguer les préceptes de la judéité qui l’accompagnent, ses questionnements englobent la liberté de pensée.

Pour la dernière partie du livre, l’auteur a rassemblé une série de scénarios ubuesques qui vont d’un remake débridé du Titanic sur le lac Léman à une farce tragicomique sur les effets du Botox sur un couple ordinaire. Toutes ces incursions dans des aventures singulières où le réel le dispute à la fiction nous tendent un miroir sur notre condition humaine. La postface du livre est consacrée à l’écrivain autour d’une riche conversation menée entre Isabelle Blandin, traductrice de l’ouvrage, et le musicien Bruno Meillier. Publié par les éditions Lenka Lente, Jusqu’à la corde est captivant de bout en bout. Comme connectée à un amplificateur, l’écriture nerveuse de Marc Ribot s’identifie pleinement à son jeu de guitare pluriel.