
C’est une impression troublante qui nous accueille pour ce quatrième album de la saxophoniste genevoise María Grand. Le sentiment de rentrer dans une intimité troublée et en rédemption, la musique comme médecine ou plutôt comme exutoire, avec deux faces, Both Sides, à réconcilier. Ce n’est donc pas une surprise si le disque se sépare en deux parties qu’on pourrait d’abord penser distinctes, mais qui sont plus sûrement en miroir.
Dans l’une, on retrouve le piano d’Angelica Sanchez, qui fut sa partenaire dans son précédent album Anohin, déjà paru sur le label Lilaila Records qu’elle a cofondé avec Camila Nebbia et Marta Sánchez, dans une lecture très introspective. Dans l’autre, c’est une rencontre plus classique et pleinement new-yorkaise avec le contrebassiste Rashaan Carter et le batteur Miguel Russell accompagnés du percussionniste Shakoor Hakim. Deux faces d’une même médaille que María Grand porte fièrement jusque dans ses fêlures : « Ayaruna », où l’on retrouve le son précis de son ténor en est un exemple, tout comme l’est « Guerrero Hundido » chanté par Mariam Elhajli qu’on avait découverte chez Mali Obomsawin. Ce morceau, qu’on retrouve aussi de l’autre côté du miroir avec Sanchez, était déjà présent sur Anohin ; c’est un mantra, un laisser-passer entre les univers que la saxophoniste entreprend avec beaucoup de chaleur et de fougue.
La seconde partie de Both Sides est beaucoup plus profonde. Sur une musique très intimiste de Grand et Sanchez, où s’invite épisodiquement le saxophone alto d’Immanuel Wilkins (entendu chez Halvorson), la voix de Jasmine Wilson vient se superposer à la musique, comme un commentaire parfois cryptique et toujours poétique. Ce sont les liner notes telles qu’elles figurent sur la pochette, et qui font penser au parti pris de Sara Serpa dans Encounter & Collisions. Dans un propos plus heurté, on retrouvera « Guerrero Hundido II » où le jeu se fait plus improvisé et volontiers abstrait. La volonté de María Grand n’est pas de ravauder ces deux faces et de n’en faire qu’une ; c’est de les faire vivre ensemble et de les concilier. La grande douceur du propos laisse pense que, à travers cet exercice d’une grande franchise proche de la mise à nu, la jeune Suisse installée aux États-Unis y parvient avec bonheur.
María Grand (ts, ss, voc), Angelica Sanchez (p), Immanuel Wilkins (as), Mariam Elhajli, Jasmine Wilson (voc), Emmanuel Michael (g), Rashaan Carter (b), Shakoor Hakim (perc), Miguel Russell (d)

