Mat Maneri Quartet

Mist

Mat Maneri (alto), Lucian Ban (p), John Hébert (b), Randy Peterson (d)

Label / Distribution : SunnySide Records

Avec le troisième disque de ce quartet [1] (Dust est de 2019 et Ash de 2023) l’Américain Mat Maneri clôture une trilogie au travers de laquelle il dessine sa propre cartographie du sensible. Entouré de partenaires défendant les mêmes lignes esthétiques, il engage une nouvelle fois le groupe dans une musique d’une grande délicatesse, faite d’ellipses permanentes, à tel point qu’on s’interroge tout au long de l’album : comment tout cela peut-il bien tenir ensemble ? Et exprimer autant ?

Depuis longtemps maintenant l’altiste a toujours cherché le less is more pour exprimer une mélancolie à la fois pleureuse et d’une superbe dignité. Les phrases jouées, d’une intensité capiteuse et d’une grande justesse dans l’intention, servent bien souvent d’envol pour le quartet qui s’en saisit et en permet l’épanouissement. En cela, le piano de Lucian Ban, avec qui Maneri joue beaucoup dans d’autres contextes ,notamment aux côtés de John Surman, est le complément idéal. Adepte, lui aussi, des approches coloristes, sa délicatesse de toucher n’enlève rien à son sens de l’inattendu et des petites espiègleries, et pour tout dire à une vitalité dans le jeu qui n’est pas sans rappeler Paul Bley.

Le propos de cette formation est pourtant global et ne se limite pas à un duo agrémenté d’une rythmique. La batterie de Randy Peterson, vieux compagnon de route de Maneri (il jouait jadis avec son père Joe), est indispensable à la structuration du son. Par des frappes discrètes, un jeu sur les cymbales encore plus parcellaire, il se place bien évidemment dans le prolongement de Paul Motian - dont une composition porte d’ailleurs le nom - et sait organiser un savant dosage de frottements étranges aux effets sûrs et délicats.

C’est à John Hébert qu’il revient toutefois d’agglomérer le tout et de charpenter cet étrange édifice sonore. Avec le son boisé qui le caractérise, il se faufile souplement entre tous et pose des notes qui sont autant des ponctuations que des relances, des interrogations autant que des réponses. Sans chercher autre chose qu’une expression à la sincérité totale, loin des conventions et des attendus d’une époque, ce quartet offre un moment en suspension qui, dans le même temps qu’il flotte dans les limbes, va chercher au plus profond de chacun pour y faire vibrer des émotions contenues.


Notes

[1] Ce quartet est distinct de celui que dirigea Maneri au tournant des années 2000 avec Craig Taborn, William Parker et Gerald Cleaver.