Scènes

Michel Zenino sur le vif…

Les émissions consacrées entre autres aux musiques improvisées n’ont fort heureusement pas toutes disparu. Parmi celles qui restent, « Jazz sur le vif » est sans doute l’une des plus célèbres, malgré l’heure tardive des retransmissions.


Figure omniprésente du jazz sur les ondes depuis près de trente ans, dont plus de vingt-cinq à Radio France, Xavier Prévost a changé le format de son émission hebdomadaire, « Bleu comme la nuit », qui se déroule désormais en deux parties : « Jazz sur le vif » pour des concerts enregistrés par France Musique et « Le jazz probablement… » pour des concerts de musiques improvisées tirés d’émissions d’autres radios.

Bleu comme la nuit

Prévost explique l’origine du titre de son émission sur le site de France Musique : « bleu comme le jazz, et comme l’un de ses étendards : l’inoubliable Kind Of Blue, album de référence de Miles Davis (avec John Coltrane, Bill Evans…) ; comme « une sorte de bleu » qui convient à l’intimité de la nuit. Bleu comme la couleur évasive de « Blue In Green », magnifique thème issu de Kind Of Blue, et qui sera le générique de cette escapade hebdomadaire. »

« L’intimité de la nuit » nous rappelle aussi que l’émission est diffusée (tous les mardis) de 23h à 01h du matin ! Mais, technologie aidant, l’amateur peut choisir son heure puisque l’émission est disponible à l’écoute sur le site de France Musique. Il est vrai qu’il faut avoir accès à la toile avec un débit correct et des enceintes dignes de ce nom…

Le principe du concert radiophonique enregistré en public est particulièrement plaisant : il permet de découvrir la musique improvisée dans son élément naturel - la création instantanée devant un public ; puis de l’écouter quelques jours après avec le recul nécessaire pour en appréhender la cohérence d’ensemble ; enfin, grâce à l’Internet, de l’entendre autant de fois que nécessaire pour s’imprégner de ses subtilités…

« Jazz sur le vif » confirme la règle et présente même plusieurs avantages : des concerts gratuits (bravo !), une programmation éclectique, une salle (le studio Charles Trénet) sans doute un peu grande, mais somme toute agréable, et un horaire (17h30, un samedi sur deux) qui permet d’écouter en famille des musiciens de tous horizons. Évidemment, les concerts de qualité gratuits attirent du monde et le studio compte à peine plus de deux cent cinquante places. Il faut donc accepter de venir à l’avance. Une fois franchi le labyrinthe qui y mène, le concert peut commencer. La salle est pleine et pour le premier gig de la saison de « Jazz sur le vif », X. Prévost a laissé carte blanche au contrebassiste Michel Zenino.

Michel Zenino et Mario Canonge sur le vif

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Michel Zenino
Michel Zenino © Patrick Audoux - Vues sur scènes

Pour commencer, Zenino a invité son compère Mario Canonge avec qui il est en résidence au Baiser Salé tous les mercredis. Le set commence avec le magnifique « Reflections » de Phineas Newborn joué avec beaucoup de verve. Toujours énergique, le duo poursuit avec la « Jitterburg Waltz » de Fats Waller. Dans ce premier set, deux compositions sont signées Zenino, dans un registre plutôt calme et mélodieux : « Who Cares ? » et « Un pour Toots », balade dédiée à Toots Thielemans. Entre les deux, le duo place une splendide version de « Swingin’ The Samba », un thème d’Horace Silver. Cette première partie très dense s’achève sur « The Blessing » d’Ornette Coleman (interprété un peu dans l’esprit de « Newborn » sur The Newborn Touch) et « Bénigne Réflexion », morceau élégant et dansant de Zenino en hommage à Alain Jean-Marie [1].

La walking bass et les lignes du contrebassiste sont claires, légères, jouent avec toute la tessiture de l’instrument et portent à merveille le discours du pianiste. Dans ses solos, Zenino fait preuve de dynamisme et maintient la tension notamment par des montées dans les aigus. Il utilise également toute la palette des effets et registres possibles. Canonge tire sans doute de ses origines caribéennes son goût pour les lignes dansantes et peut-être de son passé « fusion » (avec Ultramarine par exemple) sa puissance et le côté « droit au but » de sa musique. En tous cas c’est un pianiste au jeu vivant, rythmé (les passages en block chords servent de ponctuation dans ses phrases), varié (bopper par endroits, salsero à d’autres, lyrique quand il faut…) et d’une bonne humeur contagieuse. Quand il accompagne les chorus de Zenino, il sait se faire discret, mais les petits accents qu’il place çà et là soulignent avec pertinence les propos de la contrebasse.


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Mario Canonge
Mario Canonge © Jean-Marc Laouénan – Vues sur scènes

Michel Zenino Quartet

En seconde partie, changement de décor radical : Zenino se présente avec son nouveau quartette. A l’exception de Tony Rabeson, derrière les fûts à la place de Jean-Pierre Arnaud, les musiciens sont ceux d’AMAZe : Franck Avitabile au piano, Christophe Monniot aux saxophones et M. Zenino à la contrebasse.

Si le duo restait dans la ligne droite du jazz, le quartette se situe davantage dans le domaine de l’avant-garde, à partir des apports d’Ornette Coleman, de John Coltrane, voire d’Archie Shepp, et sur des compositions du bassiste. Il entame le set par un hommage à Sigfried Kessler. Zenino a d’ailleurs réalisé son premier enregistrement au studio Charles Trénet en compagnie du défunt pianiste pour une émission consacrée à Horace Silver. « Silver Blue Siggy » commence sur les chapeaux de roue après une brève introduction du contrebassiste : batterie déchaînée (réglée peut-être un peu trop fort), basse conciliante, piano « dans le sillon » et alto tonitruant. Le ton est donné. Visiblement Monniot peut jouer de tout et se montre aussi à l’aise à l’alto qu’au sopranino (sur lequel il a un très beau son arrondi). De toute évidence, il fuit la facilité : il rompt les amarres des thèmes et les place sans cesse au cœur d’une tempête de notes (« Silver Blue Siggy »).


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Christophe Monniot
Christophe Monniot © Patrick Audoux - Vues sur scènes

Le style d’Avitabile, lui, est un cocktail savoureux, préparé à partir de musique classique du début du XXè (l’introduction de « Moving On »), de jazz « bop-monkisant » (écoutez le solo minimaliste du blues « Lament For Mireille » ou le solo de « Moving On ») et d’influences free (« Malcolm », « The Mouse »).


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Franck Avitabile
Franck Avitabile © Patrick Audoux - Vues sur scènes

Quant à Rabeson, son jeu est trépidant : solo musclé sur « Silver Blue Siggy », accompagnement impétueux à la Elvin Jones dans « Malcolm » ou « The Mouse », roulements serrés et balancements bluesy sur « Lament For Mireille »… Le batteur fait preuve d’une vitalité débordante. Inutile de revenir sur la basse de Zenino, si ce n’est pour dire qu’il a gratifié les auditeurs d’un morceau en solo dédié à sa fille : « La danse d’Hannahbabouchka ». Le solo intégral court le risque de la monotonie (n’écrit pas les Suites pour violoncelle qui veut), mais comme il connaît la « vieille dame » sur le bout des doigts et possède une expérience certaine, il sait pimenter son discours à bon escient.


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Tony Rabeson
Tony Rabeson © Patrick Audoux - Vues sur scènes

Si, dans l’ensemble la construction des morceaux est solide et les chorus de haute volée, la musique atteint un niveau de densité maximum quand Monniot et Avitabile dialoguent (« The Mouse ») et quand les quatre voix trouvent un équilibre sonore homogène (« Lament For Mireille »).

Près de deux heures de musique hors des sentiers commerciaux, en concert et dans de bonnes conditions, c’est rare et cela mérite un sérieux coup de chapeau à X. Prévost et Radio France. Pourvu que ça dure !

par Bob Hatteau // Publié le 27 octobre 2008

[1Avec qui il a enregistré plusieurs
disques, notamment le récent Dérive gauche.