Chronique

Mihály Dresch, Lafayette Gilchrist, Mátyás Szandai & Hamid Drake

Sharing The Shed

Mihály Dresch (ts, ss, fuhunna), Lafayette Gilchrist (p), Mátyás Szandai (b), Hamid Drake (dm)

Label / Distribution : BMC Records UVM Distribution

Le saxophoniste et flûtiste Mihály Dresch est une figure emblématique de la scène jazz hongroise, qui compte de nombreux musiciens talentueux trop peu connus en France (à l’exception, peut-être, de Gabor Gado). Il revient aujourd’hui avec un tout nouveau quartet composé de deux musiciens américains, le discret Lafayette Gilchrist au piano et l’intarissable Hamid Drake à la batterie, ainsi que de Mátyás Szandai, contrebassiste, membre de son quartet habituel depuis 1996.

De par sa situation géographique et son histoire, la Hongrie est un pays dont la musique traditionnelle s’est nourrie d’influences aussi diverses que les musiques classique, turque, tzigane ou, malgré les efforts du régime communiste pour les gommer, les folklores venus d’Asie. Elles se retrouvent dans la musique de cette génération de jazzmen de l’Est, dont le vocabulaire emprunte autant aux musiques de leur terre natale qu’au jazz d’outre-Atlantique.

Les deux Américains ont pour leur part intégré, pour en avoir été bercés, l’énergie de la soul, du funk ou du hip-hop. On retrouve dans leur jeu l’esprit aventureux des musiques libres, mais aussi un ancrage solide dans les traditions des musiques populaires noire-américaine, voire africaine en ce qui concerne Hamid Drake.

Les quatre artistes ont le bon goût de mélanger ces couleurs vives pour élargir leur palette de tons sans folkloriser leur jazz à outrance. Des titres comme « Shift One » ou « Naiv » sont une parfaite illustration de ce dosage équilibré ; par ailleurs, ils rappellent le Charles Lloyd de la fin des années soixante, lorsqu’il survolait de sa flûte vaporeuse les délicats reliefs érigés par Keith Jarrett, Cecil McBee et Jack DeJohnette. On note aussi quelques incursions du côté d’un jazz plus traditionnel (reprise de « The Night Has A Thousand Eyes ») ou en terre de blues (« All In », que Charles Mingus et sa nonchalance n’auraient pas renié). Le tout développé avec un souci d’interplay constant qui rend l’ensemble compact, vivant et d’une grande cohérence.

Hamid Drake et Mátyás Szandai assurent une rythmique dont la force doit autant à leurs capacités techniques qu’à leur aptitude à rester en retrait pour servir la musique. Le passage de « Dried Goods » qu’ils assurent en duo montre bien leur complémentarité ainsi que leur propension à créer en s’appuyant l’un sur l’autre. Le contrebassiste s’illustre tout au long de l’album par la richesse sans cesse renouvelée de son jeu. Gilchrist, auteur de cinq des dix titres, associe dans ses accompagnements comme dans ses solos richesse de vocabulaire et sens de la mélodie. Il navigue avec assurance dans des eaux tantôt calmes, tantôt tumultueuses, et trouve un point d’équilibre idéal entre son rôle de soutien harmonique et son travail d’ornementation. Dresch nous entraîne dans un magnifique voyage au fil duquel, des confins des steppes hongroises aux portes de la Cité des Vents, on reste captivé par un discours pluriel qui trouve sa cohérence dans l’acceptation de sa propre diversité. Saxophones et fuhanna (flûte hongroise) sont alternés, parfois au sein d’un même morceau, ce qui lui permet de tracer plusieurs itinéraires vers le même horizon. Son jeu, incandescent (« Waves ») ou délicat (« Down The Streets »), imprègne l’ensemble jusqu’à une ultime méditation en duo avec Hamid Drake, « Night Spirit », qui clôt en beauté cet album remarquable. C’est donc avec générosité que les quatre hommes nous invitent à partager leur abri (« Sharing The Shed »). Nous y sommes les bienvenus et nous y sentons protégés du sectarisme et du prêt-à-écouter.