Scènes

Mons en Jazz 2003

Compte-rendu de festival


Cette édition est l’inauguration d’une nouvelle formule, après deux ans de Jazz Rallye. Les concerts ont lieu au Théâtre Royal de Mons, sauf un pour lequel le public s’est déplacé d’une centaine de mètres pour aller au chaleureux K.fée. Chaleur et convivialité sont d’ailleurs l’ordre du jour pour les organisateurs du festival : du maître de cérémonie drôle et théâtral au groupe de jeunes beboppers locaux révélés lors de jams au K.fée jouant dans le hall d’entrée.

Vendredi 5 septembre

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Daniel Nösig © Jos L. Knaepen

Le quartet Take the duck ouvre le festival dans un style plutôt cool. Le leader et saxophoniste alto et soprano Toine Thys s’exprime avec une grande réserve, restant généralement dans un registre et une dynamique médiums. Le trompettiste autrichien Daniel Nösig continue cette esthétique, mais construit ses solos avec un souci de la forme, une logique et une discipline implacables et transparents. Chaque motif créé est développé d’une manière posée qui ne cesse d’intriguer. La première moitié du concert ressemble à une version contemporaine, plus abstraite, des quartets sans piano de Gerry Mulligan, mais progressivement l’atmosphère se réchauffe, pour finir avec des rythmes vaguement latins et un jeu plus blues et extraverti de la part des solistes.

Les compositions jouent plus sur les atmosphères que sur les mélodies, avec des changements de rythmes qui, au début, ne sonnent pas toujours très naturels. L’introduction à l’archet du bassiste français Eric Surmenian sur un morceau sans improvisation est un des plus beaux moments du concert, où mélodie forte et climat sombre cohabitent à merveille.

Take the duck est suivi d’un autre quartet, Quatre, entièrement belge celui-ci. Après un premier album (voir chronique) et une première tournée plutôt réussis, les attentes sont grandes, mais malheureusement pas complètement réalisées. Le répertoire est bien rôdé : pas de partition en vue, la musique s’écoule facilement. Par contre, il manque un brin de punch indispensable à cette musique, faite de mélodies tirant vers la pop, de riffs dynamiques superposés pour créer une tension et de rythmes binaires mobiles. Ce manque vient peut-être en partie de la sonorisation de la guitare basse de Jacques Pili, qui réduit son son à un bourdonnement. Malgré cela, les solos du guitariste Marco Locurcio font mouche, mêlant des pointes de saturation rock à un phrasé clair et délié. Le groupe est complété par le saxophoniste Nicolas Kummert et le batteur Nico Manssens.

Le sextet du pianiste Ivan Paduart enjambe la frontière belgo-néerlandaise. Sur la base dynamique du duo basse-batterie formé par Philippe Aerts et Mimi Verderame, le saxophoniste Toon Roos et le trompettiste Gino Lattuca prennent avec le leader des solos ancrés dans la tradition post-bop. C’est avec un duo entre Paduart et Claassen que la musique peut le plus respirer.

Changement de décor pour le groupe du percussionniste argentin Minino Garay. Dans l’ambiance chaleureuse du K.fée, il nous livre un cocktail explosif de rythmes intoxicants et de mélodies sucrées (mais nourrissantes). Des mélodies douces soufflées par Javier Girotto au soprano au solos tonitruants du pianisteGerardo Di giusto en passant par une chorégraphie pour deux cajónes (une boîte en bois servant de percussion), jamais l’énergie et l’esprit de la danse n’ont quitté la musique, permettant aux spectateurs de repartir dans la nuit baignés de chaleur sud-américaine.

Samedi 6 septembre

Le trio du pianiste Sabin Todorov est pour beaucoup la révélation du festival, en partie parce qu’il n’a pas encore publié d’album. Hongrois basé à Bruxelles depuis quelques années, son trio, composé de Mathieu Verkaeren à la basse et Lionel Beuvens à la batterie pleine d’humour, a été créé en 2001. La musique de Todorov mélange à merveille le jazz et la musique traditionnelle hongroise, avec un jeu de groupe comparable à celui du Esbjorn Svensson Trio, c’est-à-dire une dynamique collective plutôt que soliste plus section rythmique. Comme chez EST, les rythmes dynamiques et les belles mélodies priment, mais Todorov est moins prolixe et joue sur des tons plus mats.

De morceaux très rythmés et dansants à des ballades profondément lyriques, Todorov garde toujours en vue une communication claire et directe. Quand il se retrouve tout seul sur scène, un lent arpège hésitant répété à l’infini accompagne une exploration purement mélodique. Relativement facile techniquement, l’exercice reste périlleux car chaque note doit compter afin de capter l’attention. Todorov s’en sort avec brio, nous plongeant en transe. C’est seulement à quelques mesures de la fin que l’accompagnement est modulé, comme pour nous tirer doucement de l’hypnose. Il ne reste plus qu’à espérer que ce groupe pourra enregistrer afin de toucher un public plus large.


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© Fred Bleck

Jan de Haas est connu comme batteur solide, discret et efficace présent dans de nombreux groupes belges. Il dévoile un autre aspect de sa personnalité dans son quartet, où il joue du vibraphone. En effet, il est plus expressif, plus libéré sur le devant de la scène. Il fait en outre montre d’un répertoire recherché, puisant des morceaux chez Steve Swallow, Chick Corea ou Bill Frisell. Le Strange Meeting de ce dernier combine avec bonheur une mélodie joyeuse jouée au vibraphone avec des accords de piano troubles. De Haas montre son affinité pour les rythmes latins sur Armando’s Rhumba de Corea et un morceau de Jack DeJohnette. Le vibraphoniste n’abandonne pas tout à fait son rôle de percussioniste, s’offrant un duo batterie-timbales avec Nico Manssens. Le quartet est complété par la pianiste Nathalie Loriers et le bassiste Piet Verbist.

Le 360° Project joint une section rythmique française, David Patrois au vibraphone et Benjamin Henocq à la batterie, à deux saxophonistes américains, Mark Turner et Ravi Coltrane. Les compositions originales rappellent beaucoup les côtés les plus calmes des œuvres récentes de Dave Holland de par leurs atmosphères feutrées, leurs mélodies douces et claires et l’occasionnel ostinato de basse ancrant une métrique inhabituelle.

Si globalement ce concert de clôture déçoit un peu car restant trop calfeutré, il permet aussi de comprendre pourquoi Mark Turner est plébiscité par autant de musiciens, sans être réellement connu du grand public. Un innovateur tout en subtilité, chez lui, swing, blues et inflexions timbrales inhérentes sont bien présents, mais distillés à tel point qu’il faut bien tendre l’oreille pour les percevoir. En effet, sa luminosité est celle qui demeure juste après le coucher du soleil, plutôt que la brillance de midi. Sur Special day, une ballade de Henocq, Turner montre qu’il sait faire plus que monter des puzzles harmoniques lors un solo d’une beauté éthérée grâce à un vibrato des plus discrets et un timbre doux.