Morgenland Festival, la diaspora de l’improvisation 🇩🇪
Le festival allemand est le lieu de rencontre pour l’improvisation de l’Est et de l’Ouest.
Sun-Mi Hong © Andy Spyra
Le Morgenland Festival (festival oriental de la ville d’Osnabrück, en Allemagne du Nord), fondé en 2005 par Michael Dreyer, en est à sa 22e édition. La direction artistique est désormais assurée par Shabnam Parvaresh, une jeune musicienne d’origine iranienne résidant à Osnabrück. L’édition de cette année a constitué ses premiers pas spectaculaires, puisqu’elle a défini une orientation artistique claire et audacieuse, tournée vers l’avenir et axée sur les « Voix de la diaspora ». Cet article couvre trois des neuf jours du festival.
La rencontre avec les univers musicaux de l’Orient comprend trois étapes : la rencontre proprement dite et la découverte, la confrontation avec des fusions musicales ou l’immersion dans de nouvelles formes de création musicale. Tous les spectacles auxquels nous avons assisté peuvent être considérés avant tout comme des manifestations de cette dernière approche.
Les concerts offraient non seulement une grande variété de références musicales à explorer, à exploiter et à transformer, mais aussi différentes manières d’interpréter des morceaux en direct. D’une manière générale, on peut distinguer trois approches : plutôt déductive : A, plutôt inductive : B, et création en temps réel : C.
La A part d’une structure solidement préétablie et entièrement composée afin de la restituer avec la plus grande pureté sonore possible, et surtout avec la dynamique la plus appropriée et le meilleur timbre possible dans le contexte de l’interprétation.
La B part d’une recherche sensible aux sons et aux mouvements pour trouver une approche adaptée au contexte d’une pièce préétablie, puis s’engage dans une exploration ludique autour des thèmes de celle-ci.
La C repose sur la création en temps réel, « à l’improviste », d’une pièce au cours et à travers la représentation.
La proportion de parties improvisées est croissante de A à C.
Miraculous Layers de Sanem Kalfa pratiquait l’approche B, tandis que le Trio de Tania Giannouli et le Joolaee Trio avaient davantage tendance à pratiquer l’approche A. La turntablist Shiva Feshareki et son partenaire organiste avaient une forte tendance à l’approche B dérivant vers C. Les ensembles de Musikfabrik ont interprété cinq pièces entièrement composées selon l’approche A.

- Marta Warelis et Sanem Kalfa © Andy Spyra
Sanem Kalfa
L’approche « B » est profondément ancrée dans la pratique scénique de Sanem Kalfa au sein du groupe Miraculous Layers, composé de Marta Warelis (piano), Liva Dumpe (chant) et Sun-Mi Hong ( batterie) – un groupe de musiciennes basées à Amsterdam, d’origines turque, polonaise, lettone et coréenne. Elles sont tout à fait dans leur élément, totalement absorbées par leur art. Grâce à cet enrichissement, les éléments fixes résonnent différemment, plus près des auditeurs. Ce déploiement de musique envoûtante par Miraculous Layers prépare le terrain d’où va soudain jaillir un solo absolument époustouflant de l’excellente pianiste Marta Warelis. Et c’est encore un euphémisme pour décrire ce qui s’est passé. J’ai vu Marta Warelis jouer à de nombreuses reprises, mais ce fut véritablement un grand moment inégalé qui a sublimé la musique à la fois profonde et enjouée du groupe.
L’espièglerie de Kalfa va de pair avec la légèreté. Lorsque Kalfa se produit, elle met en lumière le quotidien d’une manière insaisissable tout en semblant se connecter à la fragilité et à l’instabilité de la vie. Cette manière d’être n’est pas le fruit d’un instant, mais s’épanouit à travers le déploiement naturel et assuré de sa musicalité corporelle – résultat de son expérience avec le son et sa création. Pour elle, une chanson folklorique et une pièce expérimentale partagent les mêmes ingrédients.

- Tania Giannouli trio © Andy Spyra
Tania Giannouli
Le trio composé de la pianiste et compositrice grecque Tania Giannouli, accompagnée à l’oud par Kyriakos Tapakis et à la trompette par Jean-Paul Estiévenart, présente une instrumentation unique. Un vecteur idéal pour ses compositions profondes. Cette musicienne possède un rythme intérieur puissant, et sa musique a l’élégance des maîtres classiques tels que Ravel ou Stravinsky, imprégnée d’un éclat byzantin et de l’intensité rythmique de la musique orientale, voire du rock. Il ne s’agit pas d’une musique assemblée à partir de sources diverses, mais d’une musique façonnée d’un seul bloc. Cette intégrité exige davantage une approche de type A lors des concerts. La variabilité se manifeste dans la conception texturale et l’accentuation. Sa musique a un impact profond sur l’humeur et parle fortement à l’imagination des auditeurs.

- Misagh Joolaee, Golnar Shahyar, Schaghajegh Nosrati et Sebastian Flaig © Andy Spyra
Misagh Joolaee
Le concert du joueur de kamancheh Misagh Joolaee était vraiment au-delà de toute attente. Tout s’enchaîne avec une fluidité surprenante, tout en offrant une expérience véritablement inédite. Les trois musiciens de ce trio, Misagh Joolaee (kamancheh), Schaghajegh Nosrati (piano) et Sebastian Flaig (percussions), apportent une diversité d’horizons et d’influences dans leur effort pour dépasser la séparation arbitraire entre l’Orient et l’Occident. Nous savons que la musique a migré à travers le monde depuis des siècles et que nous ignorons souvent d’où proviennent à l’origine certaines chansons et certains morceaux. Ce processus « naturel », de longue date et le plus souvent inconscient, est aujourd’hui mené de manière consciente et délibérée. À mesure que j’écoutais leur musique, mon impression concernant la fusion d’éléments hétérogènes s’est affinée. Les éléments issus des traditions tant orientale qu’occidentale résonnent différemment dans ce contexte. La musique dans son ensemble présente un déroulement tout à fait naturel tout en suscitant ou en permettant une sorte de « méta-écoute ». Elle rend également accessibles et agréables des sonorités et des dynamiques qui font le bonheur des auditeurs. En bref, c’est une expérience musicale riche, enrichissante et stimulante.
Dans la deuxième partie du concert, la chanteuse et multi-instrumentiste Golnar Shahyar, originaire de Vienne, a rejoint le trio avec sa voix puissante et ses talents vocaux multiples. Outre ses influences de chansons iraniennes, elle apporte un esprit jazz très souple. Shahyar, une habituée du festival Morgenland, est une artiste qui apprend vite, évoluant et s’épanouissant dans un vaste champ musical tout en affichant une position bien affirmée. Elle possède une voix puissante et assurée qu’elle peut facilement faire passer des registres aigus et lumineux aux registres graves et sombres. Son chant enrichit la musique du trio de manière exquise.

- Shiva Feshareki © Andy Spyra
Shiva Feshareki
Shiva Feshareki est une compositrice et platiniste originaire de Londres. Elle devait se produire en duo avec Kit Downes à l’orgue de la Bergkirche d’Osnabrück. Kit Downes ayant dû annuler à la dernière minute pour cause de maladie, les organisateurs du festival ont réussi à trouver un remplaçant en la personne du jeune pianiste berlinois Sandro Sáez.
J’ai été fasciné par la consistance des sons et des bruits que Feshareki fait tourbillonner dans l’espace, transperçant l’immense dôme de l’église de ses éclats aigus et vacillants, accompagnés des sons glissants des registres d’orgue et des tuyaux. Cela confère à l’expérience de l’espace de l’église une qualité supérieure, à la fois dynamique et incantatoire. C’est une expérience intense et immersive qui me pose également quelques questions.
D’un côté, je m’abandonne aux sons émergents qu’elle génère et je m’y plonge. D’un autre côté, j’essaie aussi d’observer et de comprendre comment elle crée ces chocs et ces éclats sonores avec sa platine, la plupart du temps les yeux fermés. On ne peut pas tout voir ni tout percevoir pendant un spectacle, et cela ne relève pas tant de l’électronique classique. Sa manière d’utiliser l’échantillonnage s’inscrit clairement dans une approche de type « B » de la performance en direct. L’expérience sonore et l’expérience spatiale sont intimement liées. C’est donc une expérience unique que de ressentir la puissance physique de sa musique transformant l’espace de l’église Bergkirche.

- Ensemble(s) Musikfabrik © Andy Spyra
Ensemble(s) Musikfabrik
L’ensemble Musikfabrik de Cologne a conçu un programme sur mesure pour sa prestation et s’est intéressé à trois autres compositeurs iraniens : Farzia Fallah (Cologne), Shayan Gorzin (Graz) et Mazyar Kashia (Cologne), dont les œuvres ont été présentées aux côtés de celles de Malika Kishino, compositrice japonaise installée à Cologne, et de Violeta Dinescu, compositrice roumaine installée à Oldenburg. Leurs œuvres ont été interprétées par différentes formations de l’ensemble Musikfabrik à l’église Sainte-Marie. Il s’agissait d’un programme exigeant, exécuté à un niveau élevé avec une grande précision et beaucoup de vivacité. Personnellement, c’est la pièce de Farzia Fallah qui m’a le plus marqué. Aussi passionnantes et réussies que j’aie trouvées les représentations à Sainte-Marie, j’aurais souhaité pour cette pièce de Fallah un lieu et un environnement différents, plus bruts, plus austères, dans lesquels les sons très particuliers et leur évolution auraient pu ressortir encore plus fortement, directement et intimement, au visage et sur la peau du public.
Un grand niveau d’originalité, d’authenticité et de personnalité imprègne chaque prestation
Ces trois jours de festival illustrent clairement le thème central de la « diaspora », qui se poursuit tout au long du reste du festival. Je connaissais déjà quelques musiciens iraniens, mais après avoir visité Morgenland, il m’est apparu clairement que les musiciens iraniens en Europe ne sont pas des personnalités isolées, mais qu’il existe au contraire des liens et des interactions solides entre eux. Ce sont des musiciens et des compositeurs qui ont tous de grandes ambitions, qui opèrent souvent à l’avant-garde de la scène musicale et de son évolution, et qui sont tous clairement engagés dans un dialogue culturel constructif. Ils le font à la fois avec subtilité (en évitant l’ornementation exotique) et avec détermination. On est ici à des années-lumière du syndrome multiculturel. Les trois jours du festival montrent une multitude de modes et de façons de développer de nouvelles formes de musique créative, où les éléments interculturels s’absorbent, s’entremêlent ou se colorent mutuellement, sans imitation et sans perte de substance.
Un grand niveau d’originalité, d’authenticité et de personnalité imprègne chaque prestation. Cela est attribuable aux musiciens et groupes individuels ainsi qu’au travail de programmation de Shabnam Parvaresh. Observatrice intéressée, patiente et enthousiaste, avant même d’assumer cette tâche de programmation, elle réussit à mettre ce don à profit pour réunir musiciens et public dans une sphère en constante effervescence.

