Scènes

Mosaic Music Festival 2006 (Singapour)


Depuis quelques années, l’Asie du Sud développe son appétit pour le jazz. Pour sa seconde édition, le Mosaic Music Festival de Singapour affirme son identité.




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Uehara Hiromi (Photo X/D.R.)

C’est par le magnifique concert d’Uehara Hiromi que débute cette seconde édition du Mosaic Music Festival (MMF). A 27 ans, la pianiste et compositrice, bien qu’encore peu connue, subjugue le public de l’Esplanade, le nouveau centre artistique ultramoderne de Singapour.

Hiromi a tout, voire plus, de ce qu’on peut attendre des plus grands. Efficacement soutenue par le britannique Tony Grey (b) et le tchèque Martin Vaihora (d), elle démarre sur un tempo d’enfer, martelant les basses sur son Korg, avant de passer au piano. Elle sait faire preuve de variété, mélodieuse et lyrique, change fréquemment de tempo et affiche un humour certain. Elle possède une vraie originalité, alliée à une technique éblouissante. On ne peut la comparer à aucun des grands - Art Tatum, Bud Powell, Oscar Peterson, Chucho Valdes - parce qu’Hiromi est avant tout originale, un monstre en soi qui possède un style immédiatement reconnaissable, fait d’une dense rafale de notes et d’accords. Son énergie est sans limite et son corps tout entier vit avec la musique. Un vrai délice pour les yeux, le cœur et l’esprit, que cette prestation couronnée par une standing ovation prolongée ! Hiromi a fréquenté le Berklee College de Boston en 1999. Elle vit maintenant à Brooklyn. Elle arrivera sous peu en tête de tous les votes et a déjà remporté plusieurs récompenses au Japon.

Rien que pour ce concert, cela valait la peine d’assister au Mosaic Music Festival. Mais il y a d’autres bons concerts les jours suivants. Benson Puah, l’affable patron de l’Esplanade, est fermement résolu à produire un festival de jazz et world music. Le MMF prend son inspiration à Montreux - Claude Nobs y était d’ailleurs invité. La frontière entre le jazz et la world music est ici très floue. Nombreux sont ceux qui pensent que le public de la pop music peut être converti au « vrai jazz » dans de tels festivals. Le Mosaic Music proposait en 2006 plus de 340 artistes en provenance de 15 pays. Il y eut environ 70 concerts, dont beaucoup étaient gratuits, souvent en plein air. L’Esplanade a deux énormes dômes ovales hérissés de pointes, à l’image du durian, fruit répandu dans cette partie de l’Asie du sud.

Le Brazilian Dreams Band de Paquito D’Rivera s’associe au quartet des New York Voices, et les deux se marient harmonieusement. Darmon Meader, des New York Voices, choisit souvent le ténor et chacun des membres du quartet prend des solos. Le nombre de rappels est le témoin du succès de cette formule. En première partie, Vocaluptuous, sextet a capella de Singapour avait déjà chauffé la salle.


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Miriam Makeba (Photo X/D.R.)

Âgée de 73 ans, Miriam « Mama Africa » Makeba fait une prestation très honorable. Sa tournée d’adieu de 14 mois, dénommée « Swan Song » (le chant du cygne), est sur le point de s’achever. Elle qui a lutté contre l’apartheid et connu de nombreux problèmes personnels se produit au Mosaic avec son orchestre au complet et trois jeunes chanteurs, deux hommes et une femme, dont les contributions enrichissent considérablement le tableau.

Autre grand moment : le concert de l’incomparable Pat Metheny (g), accompagné de Christian McBride (b) et du Mexicain Antonio Sanchez (dr). Metheny démarre par des explorations méditatives à la guitare solo durant lesquelles il change plusieurs fois d’instrument. Les sonorités les plus originales viennent de cette guitare à trois rangées de cordes, dont quelques-unes, entrant en résonance, produisent des sons semblables à ceux du sitar. McBride et Sanchez prennent de longs solos. La guitare-synthétiseur produit souvent des sons de basse et de baryton, ajoutant de la variété à l’inimitablr talent de Metheny. Lors du rappel, fort nourri, McBride prend la basse électrique. Les standing ovations de la foule singapourienne nous vaudront certainement un nouveau concert au MMF 2007, en septet cette fois.


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P. Metheny © P. Audoux/Vues sur Scènes



Enfin vient la « Putumayo Party » de l’Afro-Cuban All Stars. Composé de 16 musiciens, le groupe a été formé par son leader, Juan De Marcos Gonzalez. L’orchestre joua divers morceaux cubains et du jazz.

Dans des salles de moindre taille, on aura noté les performances du tromboniste britannique Dennis Rollins, l’« Incognito » sextet, lui aussi originaire du Royaume-Uni, l’hommage à Jimi Hendrix du guitariste français Nguyen Lê, le duo de piano de l’indien Madhav Chari et du hongkongais Ted Lo et le concert du guitariste de Singapour Farid Ali sur une guitare spéciale.

L’Asie compte à présent plusieurs festivals de jazz. Hormis l’indien JazzYatra qui naquit en 1978, plusieurs villes ont un festival d’importance. En juillet 2005, le dynamique entrepreneur indonésien Peter F. Gontha a mis sur pied à Bali une réunion des organisateurs de festivals de jazz asiatiques, ce qui marqua le début officiel de l’Asian Jazz Festival Organization. Paul Dankmeyer (qui a travaillé avec le North Sea Jazz Festival) aide l’Indonésie à monter les gigantesques Java Jazz Festivals de Djakarta, l’édition 2006 ayant eu lieu une semaine avant celui de Singapour. Bali possède un festival de taille plus modeste. Depuis plus de cinq ans, l’Union Européenne a lancé des festivals de jazz au Viêt-Nam (à Hanoï et à Ho Chi Minh Ville), avec des artistes européens souvent rejoints par des musiciens du cru. Depuis 2004, la Malaisie organise des festivals de jazz sur Penang Island. Le festival de Katmandou au Népal s’appelle « Jazzmandu », Hong Kong a son festival « Asian Swing ». La première session de l’AJFO a réuni des représentants du Japon, de Hong Kong, de Malaisie, de Thaïlande, de Corée du Sud et d’Inde.

Les tarifs aériens étant en chute libre, l’Asie du Sud - et particulièrement Singapour - deviendront en 2007 une destination très intéressante pour les amateurs de jazz.

par Niranjan Jhaveri // Publié le 12 juin 2006
P.-S. :

L’article est traduit de l’anglais.

Niranjan Jhaveri est le fondateur des festivals Jazz India et Jazz Yatra ainsi que du Jazz India Vocal Institute. Il écrit pour le magazine « Down Beat » depuis 1984.

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