Scènes

Muvien/Humair/Céléa


Au Sunside, Jean-Philippe Muvien donnait le 29 mars deux concerts pour la sortie de son disque Air libre sur le label Allgorythm, qu’il a créé. Un concert où se mêlent talent, technique instrumentale et compositions contemporaines un peu mystérieuses…

Le concert comprend deux sets : le premier durera une heure quinze, le second près d’une heure. Pour la première partie, la salle - quasi pleine - est composée d’un public jeune, voire très jeune… et d’un public moins jeune, voire beaucoup moins jeune. Le trio joue des compositions de Jean-Philippe Muvien, parfois co-signées par Daniel Humair. Certaines sont basées sur des thèmes simplissimes dont l’intérêt réside essentiellement dans l’interprétation, le talent et les improvisations des musiciens.

Le concert commence par des nappes de sons qui persistent sur les deux premiers morceaux. D’un geste, Humair approche et éloigne le micro de ses cymbales alors que Muvien exécute un tapping léger et doux. Les effets de cymbales, mêlés aux nappes de la guitare, résonnent comme un écho obsédant. Tout le long du concert, Humair nous régalera de toutes les sonorités qu’il sait tirer de son instrument. Cette mise en ambiance est agréable, et nécessaire à ce qui va suivre.


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J.-Ph. Muvien © H. Collon

Muvien produit un son de guitare rond, électrifié avec effets, avec peu d’aigus et une pointe d’agressivité. Il place ses chorus dans les graves ou bien des suraigus évoquant des influences hard rock, avec un léger vibrato dans les accords. Les quelques effets employés lui permettent d’obtenir un son rock progressif très usité dans les années 70. A d’autres la guitare évoque la grande épopée de la guitare jazz-rock et expérimentale d’Allan Holdsworth, principalement au niveau des sonorités et des descentes rapides sur le manche. En accompagnement, Muvien use d’un jeu d’accords rythmiques riches et termine souvent ses phrasés sur une nuance dissonante ou une relance sur un chorus également dissonant. Des chorus qui se présentent sous forme d’enchaînements de schémas répétitifs courts exécutés très rapidement (on note une grande souplesse de la main gauche).

De manière générale, l’interprétation des pièces se déroule comme suit : le batteur et le contrebassiste se lancent dans un discours autour du jeu du guitariste, puis chacun exécute un chorus qui peut se transformer en solo. Enfin, le trio reprend le thème sur le plan rythmique. Le schéma est agrémenté de « stop and go » rythmiques et d’accélérations, tout cela sur un canevas très libre.


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J.-P. Céléa © H. Collon

Parmi les morceaux interprétés lors du premier set, on se souvient de « Complètement, complètement », « Léon et le potager », « Couscous purée », « Vive les jongleurs ». On retient particulièrement le « Carillon de Westminster » où les musiciens partagent l’idée de sonoriser leur instrument comme un carillon en utilisant les harmoniques. Ce morceau, assez expérimental, débouche sur un jeu de contrebasse légèrement bluesy, plutôt statique, alors que le batteur déploie son art autour des cymbales avec des schémas complexes. Pour une fois, le groove est ici flagrant mais, paradoxalement, peu marquant - plutôt en retrait, comme si le trio souhaitait garder une certaine distance face à celui qui déchaîne les foules. En revanche, Humair swingue plus naturellement que ses comparses.

Ce morceau est assez représentatif du premier set : on pense à un spectacle de trapèze au cirque ! Cela se traduit par une série de figures difficiles qui demandent talent et concentration, mais aussi une certaine économie - pour ne pas verser dans les débordements affectifs. Par exemple, on assiste à une succession de changements de tempos, de cassures, d’accélérations et ralentissements ardus, agrémentés de schémas guitaristiques très techniques.

Il arrive que le trio ne soit pas parfaitement en place, sans doute parce que les musiciens lisent la partition et en raison même de la complexité des pièces ; on se jauge du regard pour assurer les temps forts…


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D. Humair © H. Collon

Le trio termine le set avec « Vive les jongleurs » ! Nous revoilà au cirque - le morceau porte bien son nom. Par clins d’œil successifs, les trois musiciens pastichent, d’abord gentiment et de manière goguenarde, des thèmes et rythmes connus en « jonglant » avec l’un ou l’autre. Puis ils ironisent, peut-être avec une certaine condescendance, autour de ces petites musiques appartenant au bagage culturel traditionnel. Le public, quant à lui, se projette un peu trop en adoptant une attitude un peu irrespectueuse vis-à-vis des images qu’on lui jette en pâture non sans une certaine facilité : si on s’amuse sur scène, on se gausse franchement dans la salle.

Peut-être parce que la salle s’est partiellement vidée à l’entracte, le second set est moins dense. On apprécie en particulier « Ich bin », « Le babouin » et « Flench Wok », titre éponyme du premier album du trio. Les musiciens réitèrent le même schéma d’interprétation des morceaux. Comme lors du premier set, Muvien semble s’ennuyer, ou a parfois l’air légèrement irrité. Son regard cherche un soutien (?) dans la salle, quelque chose sur quoi se fixer alors qu’il est très à l’aise sur scène et avec son instrument, et manifestement irréprochable sur le plan technique et instrumental.

On ne peut pas dire que le groupe joue en osmose au sens jazzistique du terme. Il s’agit plutôt ici d’une succession de soli et de nappes de sons. Humair et Muvien sont deux fortes personnalités. Mais cela ne signifie pas que la musique soit décousue. Au contraire. Car c’est à Jean-Paul Célea, plus académique, qu’on doit la véritable cohésion instrumentale du trio. Son assise rythmique est suffisamment sûre pour permettre à Muvien et Humair de s’exprimer librement et de créer l’atmosphère vaporeuse et parfois déroutante qui caractérise ce trio. Il arrive aussi, mais plus rarement, que ce soutien vienne de D. Humair.

De ce concert, on retiendra que le trio crée une atmosphère artistique assez cérébrale ainsi qu’un son original fait de talent d’instrumentistes, de compositions mystérieuses et de recherches sonores. La réunion de ces éléments exige de l’auditeur une certaine concentration s’il veut profiter pleinement du caractère singulier de la musique de Muvien. S’il y parvient, les sensations sont garanties.