Scènes

NJP 2013 - Echos des Pulsations - 15/10

Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas au Chapiteau. Cette fois, il faut tirer un coup de chapeau aux programmateurs car le plateau est d’une grande richesse. Pas un temps mort, mais au contraire quatre heures de très grande musique, comme dans un seul souffle.


Il n’est jamais inutile de rappeler que les Etats-Unis sont le berceau du jazz… Avec cette soirée au Chapiteau, NJP n’a pas fait les choses à moitié en alignant trois formations surpuissantes venues d’outre-Atlantique. Un mardi qui offre un contraste attendu avec la programmation disparate de la veille, qui m’avait laissé un arrière-goût d’insatisfaction. Cette fois, on en a plein les yeux et les oreilles.

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José James © Jacky Joannès

José James est souvent considéré comme un gentleman crooner, ce qui ne dit rien de sa singularité. Sa reprise du « Ain’t No Sunshine » de Bill Withers, dont la mélodie sensuelle a fait le tour du monde, donne une idée assez juste des émotions qu’il est capable de transmettre. Une voix chaude, puissante, au timbre d’une grande précision, qui évoque parfois celle d’Aaron Neville mais sans tentation mélodramatique. En témoigne son dernier album No Beginning No End. José James, c’est plus que cela : une synthèse réussie de jazz, de soul music, de R’n’B et de hip hop dont l’expression habitée s’appuie sur un groupe homogène d’où émerge Takuya Kuroda, trompettiste au lyrisme fougueux qui trouve un contrepoint dans les interventions plus introspectives de Kris Bowers aux claviers. Mais José James est aussi un musicien qu’il faut regarder pour bien en mesurer l’originalité : avec lui, la notion de scat s’efface au profit d’improvisations vocales entêtantes qu’il invente à l’aide d’une platine imaginaire : une sorte d’air scratch qui souffle un vent d’air frais sur la scène du Chapiteau et va jusqu’à contaminer le bassiste Solomon Dorsey, pressé de chanter sur son propre chorus. Le set du groupe est court, à peine plus d’une heure, mais sa densité est annonciatrice d’une soirée dont la tension n’en finira pas de monter. L’entrée en matière est de haut niveau ; on devine que les deux prestations suivantes ne seront pas décevantes.

Attention, tsunami ! Le trompettiste Christian Scott, trentenaire natif de la Nouvelle-Orélans, n’est pas là pour faire de la figuration. À peine est-il arrivé que « Jihad Joe », sorte d’ouragan, déferle sur un public qui ne pourra plus reprendre son souffle. La tempête est déclenchée, sous les coups de boutoir d’un batteur de 23 ans, Corey Fonville, dont le jeu foisonnant est annonciateur d’un concert paroxystique. Rien ne pourra plus arrêter cette équipe infernale composée pour moitié d’amis de longue date du leader (Laurence Fields au piano et Christopher Funn à la contrebasse), dont il a croisé le chemin à la Berklee School Of Music de Boston, et pour l’autre de jeunes recrues virtuoses. Braxton Cook, 22 ans, exhibe fièrement un sax alto droit, instrument plutôt rare. C’est en l’écoutant que Scott a décidé de réintégrer le saxophone dans sa musique, lui qui n’en voulait plus !


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Christian Scott © Jacky Joannès

Scott n’est pas un trompettiste langoureux, ni économe de l’énergie qu’il extirpe de tout son corps : sa musique est un cri, un appel à la vigilance contre les brutalités du monde. Quand il ne joue pas, il interpelle ses musiciens, les encourage, leur distribue des sourires bienveillants. Car derrière le masque un peu hautain au premier abord se cache un sentimental qui prend le temps de raconter comment l’amour l’a paralysé le jour où il a vu pour la première fois celle qui allait devenir sa femme. Cette Isadora Mendez Scott qu’il nous présente avec tendresse lorsqu’elle rejoint le groupe pour une reprise de Nat King Cole. Surprise ! Mais Scott est aussi très engagé dans la lutte contre le racisme, dont il est victime comme tant d’autres. Il évoque par exemple son arrestation, houleuse et brutale, alors qu’il portait une arme : c’est « Klu Klux Police Department », conclusion d’un concert époustouflant, un des plus beaux moments du festival jusqu’ici. Une prestation cinq étoiles qui restera longtemps gravée dans les mémoires et permet de mesurer les progrès foudroyants d’un musicien dont on avait déjà pu mesurer le talent lors de l’édition 2011 de NJP.


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Kenny Garrett © Jacky Joannès

Après cela, il fallait que Kenny Garrett, sanglé dans un impeccable costume gris anthracite, petit bonnet de laine sur la tête, sorte le grand jeu. Son récent Pushing The World Away donne une indication de ce qui attend le public. Dans la lignée de Seeds From The Underground, le saxophoniste continue à déployer une musique foisonnante en quête de lumière – où les percussions occupent une place prédominante – en hommage aux musiciens qu’il admire : si on connaît son amour pour John Coltrane et Pharoah Sanders (personne n’a pu oublier le magnifique Beyond The Wall et ses influences asiatiques), Garrett célèbre aussi Chick Corea, Sonny Rollins ou Chucho Valdés. Sa musique veut dire merci. Plus encore, c’est un musicien mystique qui recherche la transe sur scène : animé d’un mouvement perpétuel d’avant en arrière, il peut aussi s’approcher du micro pour murmurer des paroles (ou des sons), les paupières mi-closes, les yeux révulsés. Adepte des longs chorus hypnotiques, il déroute parfois le public, sans jamais le laisser indifférent. Il est en musique, tout entier dans sa vibration. Mais l’homme n’est pas constitué d’un seul bloc, et peut s’avérer plus léger : il va le prouver en exhumant un long – plus de trente minutes – « Happy People » certifié dix ans d’âge pour clore sa prestation dans la joie. Kenny Garrett se transforme alors en un Maître de cérémonie chargé de servir une musique aux accents funk : grand sourire aux lèvres, il invite le public à se lever, à se rapprocher de la scène et à devenir acteur à part entière de ce qui, petit à petit, devient une fête collective. Le thème – qui n’est pas le sommet musical du concert – est répété à l’infini ; on y entend même les échos du « Jean Pierre » de Miles Davis, aux côtés duquel il a travaillé durant les années 80. Et puis tout s’arrête, la fête est terminée mais les regards en disent long : il y avait de la magie dans ces quatre heures de communion fervente.

À suivre…