Scènes

NJP 2013 - Echos des Pulsations - 18/10

Le Théâtre de la Manufacture célèbre deux générations du jazz : celle de Rémi Panossian et son trio ludique, avant l’évocation des années 50 et 60 par un musicien historique, Aldo Romano, entouré de sa jeune garde.


D’abord une incursion du côté de La Fabrique pour un Apéro Jazz, juste avant de retrouver le Théâtre de la Manufacture où les fauteuils libres sont rares. Bonne nouvelle pour le trio de Rémi Panossian, qui va recevoir un accueil enthousiaste. C’est la première partie d’une soirée réussie dont la conclusion reviendra au New Blood d’Aldo Romano.

La Fabrique, c’est une petite salle attenante au Théâtre de la Manufacture. Un lieu intime, aux allures de club, avec ses petites tables rondes et ses bougies pour créer une ambiance chaleureuse. On peut y boire (avec modération), y manger et passer un moment de détente. NJP s’en empare chaque année pour y installer ses Apéro Jazz, en fin d’après-midi. L’entrée est libre, l’ambiance enjouée, et la salle se remplit en quelques minutes. Une mise en oreilles idéale avant la soirée qui s’annonce.


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Cédric Hanriot © Jacky Joannès

Aujourd’hui, c’est le trio du pianiste Cédric Hanriot qui s’y colle. Entouré de son complice de toujours Bertrand Béruard (contrebasse) et de Jean-Baptiste Pinet (batterie), le plus lorrain des trios présente son programme Groovomatic, dont un disque est attendu prochainement. Prolongation naturelle de l’album French Stories enregistré dans la foulée de son cursus au Berklee College Of Music de Boston, la musique – composée par Hanriot – a gagné en densité. Si le pianiste continue de recourir à l’informatique pour diversifier son environnement sonore, c’est l’interaction entre les musiciens qui s’avère la plus séduisante. Hanriot, rythmicien avant tout, libère ses mélodies avec parcimonie ; il a fort à faire avec son batteur, dont la frappe lourde est pour lui un défi constant à relever. Entre les deux, impassible, Bertrand Béruard n’est pas seulement le poumon du trio mais aussi le cœur chantant, la pulsion harmonique. Trois musiciens attachants pour un moment qui ne l’était pas moins.


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Rémi Panossian © Jacky Joannès

Il est parfois de bon ton d’écarter d’un revers de la main les jeunes Français qui ont choisi la formule piano-contrebasse-batterie, comme s’il fallait à tout prix leur reprocher des influences allant de Brad Mehldau pour l’approche introspective à The Bad Plus pour l’énergie binaire. Outre que ces inspirations n’ont rien de honteux, Rémi Panossian (piano), Maxime Delporte (contrebasse) et Frédéric Petitprez ont administré au Théâtre de la Manufacture – cette fois plein comme un œuf, Aldo Romano oblige – une belle leçon de musique vivante. Mieux, dès les premières minutes ils ont transporté le public et raflé la mise d’une soirée pourtant promise à New Blood : applaudissements nourris, rappel (une performance dans cette salle où les minutes sont comptées et les spectateurs pas toujours exubérants), conversations enflammées à la sortie. Les musiciens eux-mêmes paraissent surpris par cet accueil chaleureux, et leurs yeux brillent quand ils quittent la scène pour la dernière fois. Il faut dire qu’ils ont fait montre d’une totale maîtrise, jouant une musique cinématographique aux multiples rebondissements qui créent vite une forme de dépendance. On attend la suite du scénario, de composition en composition… Le cinéma est certaiement la passion de ces jeunes loups complices, au point que s’il fallait interroger leurs inspirations, on y trouverait sans doute des compositeurs tels que Vladimir Kosma ou Georges Delerue. Panossian, Delporte et Petitprez s’y connaissent en équilibre, leur trio respire à pleins poumons et chaque instrument dispose d’une large place ; signe qui ne trompe pas, notre regard passe de l’un à l’autre, avec la même attention pour chacun. Ils interprètent une grande partie des titres de leur second album, BBang (Plus Loin Music, 2012), y ajoutent des inédits qui ne portent pas encore de titre, improvisent et se jouent de leurs instruments avec une décontraction rigoureuse (une opposition qui définit bien le trio) : Rémi Panossian, dont le jeu est très mélodique, va jusqu’à jouer d’une cithare imaginaire, le temps d’une échappée solitaire sur les cordes de son piano ; la contrebasse de Maxime Delporte, de retour à Nancy après le mémorable concert de Stabat Akish en 2009, est une colonne vertébrale chantante ; Frédéric Petitprez offre le spectacle d’un illustrateur ludique. Soixante-quinze minutes d’histoires toniques enchaînées avec grâce : le trio de Rémi Panossian a tout bon, du début à la fin, chacun l’a compris très vite et n’a pas manqué de le lui faire savoir.


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Aldo Romano © Jacky Joannès

L’événement est suffisamment rare pour qu’on le souligne : Aldo Romano a le sourire ; d’ordinaire plutôt taciturne, il s’empresse de prendre la parole pour dire son bonheur de partager l’affiche avec son frère Michel Benita et deux jeunes musiciens : le pianiste Alessandro Lanzoni (21 ans) et le saxophoniste Baptiste Herbin (26 ans). On ne serait pas autrement surpris que la fréquentation de ces gamins soit à l’origine de cette bonne humeur. Celle-ci régnera tout au long de la prestation du New Blood (en français « sang neuf », on comprend pourquoi), la formation de The Connection (Dreyfus Jazz, 2013). Pour mémoire, cette « connexion » est le titre d’une pièce de théâtre de Jack Gelber contant l’histoire de musiciens aux prises avec leur dealer. Elle donnera naissance à un film (dont la musique est interprétée par le quartet du pianiste Freddie Red, avec Jackie McLean au saxophone alto) mais aussi à une adaptation française à laquelle Aldo Romano a participé. Il va sans dire que McLean est un des héros de Baptiste Herbin (on peut aussi supposer qu’il a beaucoup écouté Cannonball Adderley) ; son jeu véloce en retrouve les accents en y ajoutant une fraîcheur bienvenue. Plus intériorisé, le piano de Lanzoni tempère la fougue du saxophoniste ; il est un contrepoint méditatif nécessaire, face aux urgences soufflées à quelques pas de lui. Côté rythmique, Romano est fidèle à lui-même : économe de ses mouvements, épaules immobiles, il distille le groove avec retenue, soutenu par un magnifique Benita qu’on retrouve avec plaisir une semaine après le concert de Vincent Peirani. Le meilleur est pour la fin, suspendue, presque en lévitation. C’est d’abord « Cité Soleil » et sa mélodie nostalgique ; les yeux fermés, Romano semble trouver l’apaisement. Puis « Il Camino » en rappel. Cette composition, qui a fait l’objet d’une multitude de reprises (dont une par Claude Nougaro sous le titre « Rimes »), est entrée dans le « patrimoine personnel » du batteur - c’est ainsi qu’il la présente. Elle permet aussi à Baptiste Herbin de jouer d’un saxophone soprano qui attendait depuis le début du concert qu’on veuille bien s’intéresser à son sort. Les quatre musiciens ont le sourire aux lèvres ; ils viennent de tourner une page de ce qu’on peut appeler un jazz historique, cette musique toujours vivante dont le flambeau sera très certainement repris par une jeune garde déjà en action.