Scènes

NJP 2013 - Echos des Pulsations - 19/10

Ultime soirée de Nancy Jazz Pulsations 2013, l’occasion de retrouver le Chapiteau de la Pépinière pour trois concerts à haute teneur en décibels.


De l’Écosse à la Lousiane en passant par le Liban, tel est le voyage proposé en soirée de clôture au Chapiteau de la Pépinière. Mais déjà, les responsables de Nancy Jazz Pulsations réfléchissent à l’édition 2014.

Samedi soir. C’est bientôt la fin et le Chapiteau est bondé. En quelques minutes les gradins se remplissent et la foule s’agglutine sur le parterre. Cette salle éphémère, emblématique du festival, est the place to be ! Quelle qu’en soit la programmation, la soirée a l’assurance d’engranger un nombre d’entrées maximum, au point que les agents de sécurité doivent exécuter pendant quatre heures, avec une grande constance, un étrange ballet consistant à déloger les spectateurs qui souhaitent s’installer sur les marches menant aux places assises. Le final de NJP a de faux airs de feu artifice : volume sonore très élevé, çà et là un pétard mouillé, grand spectacle. C’est une fête pensée pour la foule, un moment d’embrasement conclusif, à défaut d’être le sommet artistique du festival.


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Alex Hepburn © Jacky Joannès

Tout commence avec Alex Hepburn : cette Écossaise de 27 ans, qui dit avoir entretenu la raucité de sa voix à grands coups de cigarettes depuis qu’elle est adolescente, est un peu la version actualisée de Suzi Quatro, adepte du glam rock qui eut son heure de gloire dans les années 70. Ayant vécu en France, elle parle bien notre langue qu’elle utilise pour s’adresser au public, tandis qu’elle réserve son anglais très agressif et moins poli aux sonorisateurs. En effet, victime d’incessants problèmes de son, elle est visiblement très contrariée. Elle exécute par ailleurs un show assez conventionnel, soit une succession de titres (dont une reprise de « Bang Bang ») aux confins du rock et de la variété formatée. Rien de bien original en somme, et pas de quoi transporter le public, qui applaudit sans enthousiasme excessif. Tout s’arrête brutalement : excédés, la dame et ses musiciens quittent la scène comme des voleurs, sans même dire au revoir. Peu de chances, donc, qu’Alex Hepburn figure au palmarès des grandes heures du festival.

Aucun doute : le public est venu ce soir pour Ibrahim Maalouf ! La jauge du chapiteau atteint son niveau maximum, la tension monte et c’est un groupe étendu qui monte sur scène aux côtés du trompettiste franco-libanais : en plus de ses compagnons habituels (Franck Woeste aux claviers, Laurent David à la basse, François Delporte à la guitare et Xavier Rogé à la batterie), Maalouf s’adjoint les services d’une section de trompettes (Youenn Le Cam, Yann Martin, Martin Saccardy). Un déluge sonore s’abat aussitôt sur les spectateurs, qui assistent à un grand spectacle à haute teneur en décibels, dans un souffle puissant – une tempête – qui balaie tout sur son passage. Inaugurant une trompette flambant neuve, Ibrahim Maalouf donne à entendre plusieurs compositions d’Illusions, son prochain album. On peut ne pas être totalement sensible à une certaine forme de démesure de cette musique dont les parfums orientaux demeurent très prégnants, mais force est de reconnaître que deux ans après son premier passage à NJP, Maalouf est entré dans la cour des grands, acquérant une stature internationale. Surtout, ses échanges avec le public montrent qu’il a su conserver une simplicité qui le rend attachant et le conduira, très naturellement, à retrouver le calme dans les premières minutes de « Beirut », (tiré de Diagnostics, après Diasporas et Diachronism), avant un nouvel embrasement où s’illustreront Laurent David et sa basse aux accents telluriques. Maalouf a gagné la partie, l’ambiance est survoltée comme aux meilleurs jours du festival. Il conclura son set par une autre composition de son futur disque. Intitulée « True Sorry », elle raconte l’histoire d’une homme qui, au soir de sa vie, vient présenter ses « sincères excuses » à tous ceux qu’il a fait souffrir. Le trompettiste démontre sa grande technique, en particulier dans l’utilisation de l’embouchure (qu’il évoque dans un récent entretien accordé à Citizen Jazz), pour un exercice solitaire où on vérifiera son grand talent de… trompettomane ! Pour ce seul concert prolongé par un rappel mérité, la soirée s’avère donc être un rendez-vous qu’il ne fallait pas manquer.


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Ibrahim Maalouf © Jacky Joannès

Un groupe originaire de Louisiane succède à Ibrahim Maalouf pour le dernier concert au Chapiteau (qui s’est vidé d’une partie de son public, comme on le pressentait). Galactic, tel est son nom, est un cocktail. Dans un grand shaker rythmique, mettez une dose de rock, une autre de funk, un zeste de soul music, une pincée de ska. Agitez le tout avec un batteur cogneur et relevez le mélange avec une chanteuse et son grand chapeau : vous obtenez une formation pas désagréable du tout au sein de laquelle on retient l’orgue Hammond de Richard Vogel, la guitare assez malicieuse de Jeffrey Raines et le saxophone ténor et tenace de Ben Ellman. Galactic est un groupe sympa, une formation tonique qui ne marquera sans doute pas le XXIe siècle mais a le mérite d’offrir à NJP une conclusion enjouée. La Nouvelle-Orléans étant le fil rouge de l’édition 2013, il est logique d’avoir conclu avec un groupe venu de Louisiane pour participer à la fête ! Merci à eux.


Quelques heures plus tôt, nous avons pris connaissance du bilan à chaud de ces 40 années de NJP. Patrick Kader, son directeur, et Claude-Jean Antoine, son président historique, font le point en quelques chiffres-clés. Une fréquentation globale de 100 000 spectateurs, 29 000 entrées payantes (soit une légère progression par rapport à 2012, chiffre rassurant compte tenu des craintes qu’avait suscitées le faible nombre de réservations - les choix de dernière minute opérés par les spectateurs ont rétabli la situation), 212 concerts répartis sur 8 lieux. Les deux responsables soulignent la réussite de la Grande Parade, de Pépinière en Fête et de tous les concerts gratuits. L’intérêt pour la musique et le jazz est bien là, mais ce succès est peut-être aussi la traduction d’une situation économique menant à des arbitrages défavorables à la culture et aux loisirs. C’est à une réflexion globale que NJP va s’atteler : si certaines soirées payantes ont connu l’affluence (au chapiteau : Trombone Shorty et Asaf Avidan, Moriarty ; à l’Opéra, Avishai Cohen ; Vincent Peirani avec Michel Portal à la Salle Poirel), d’autres n’ont pas eu cette chance, en particulier en début de semaine. Enfin, le Théâtre de la Manufacture devient le lieu privilégié des amateurs de jazz réguliers, qui pourront le retrouver tout au long de l’année à travers l’expérience du Manu Jazz Club.

À suivre… mais un peu plus tard ! Il faudra attendre un an pour que l’automne lorrain vibre à nouveau sous l’effet de ses légendaires pulsations dont la chaleur est toujours la bienvenue, même si l’édition 2013 s’est terminée dans une douceur inhabituelle (le thermomètre affichait 21° !). Heureusement, d’ici octobre 2014 un nouveau rendez-vous est donc proposé par l’équipe de NJP en partenariat avec le Théâtre de la Manufacture : le Manu Jazz Club se présentera sous la forme d’un concert mensuel de novembre à juin, et c’est le pianiste Grégory Privat qui en sera le premier invité, le 28 novembre. Cela lui permettra de présenter aux Nancéiens son nouveau et très bel album Tales Of Cyparis. Bienvenue donc à ce nouveau lieu, très attendu, auquel Citizen Jazz souhaite longue vie !