Scènes

NJP 2015 # 3 : Brad Mehldau Solo

Vendredi 9 octobre, salle Poirel. Brad Mehldau retrouve en solo le public de Nancy Jazz Pulsations.


Une fois encore, NJP a fait le plein et c’est un soliste que le public va accueillir. Brad Mehldau est de retour après de longues années d’absence. La dernière fois, il était venu en trio au Chapiteau de la Pépinière, entouré de Larry Grenadier à la contrebasse et Jeff Ballard à la batterie. Mais en 2015, le pianiste est venu seul. L’occasion pour nous de lui écrire une lettre qu’il lira peut-être. Parce que s’il est toujours possible de raconter son concert de façon traditionnelle, il est parfois bon de dire les choses autrement…

Mon cher Brad,

Tout d’abord j’espère que tu ne t’offusqueras de ma façon un peu cavalière de t’appeler par ton prénom et, pire encore, de te tutoyer alors que nous ne nous connaissons pas personnellement. Mais vois-tu, il y a parfois des moments dans la vie où une communication de proximité permet de mieux dire les choses. Aussi je m’autorise à me présenter en ami. N’y vois donc aucune malice.

Hier, tu t’es présenté seul sur la scène de la salle Poirel, avec pour seul compagnon un piano. Je n’ose imaginer combien d’heures vous avez passé ensemble mais j’ai eu l’impression qu’il t’intimide comme aux premières heures de ton apprentissage. Tu es entré sur la scène, à pas de loup, tu nous a salués furtivement avant de t’asseoir, de t’essuyer les mains sur une serviette blanche, puis de fermer les yeux quelques instants. Et tu as joué.

Là, je dois te dire que tu m’as pris en traître ! J’étais assis au premier rang et j’ai été « cueilli » dès les premières notes. Mais, Brad, comment savais-tu que « Don’t Let It Bring You Down », cette chanson de Neil Young qu’on peut écouter sur l’album After The Gold Rush, est l’une de mes préférées ? Pourquoi as-tu choisi de commencer avec cette musique qui me hérisse les poils des bras depuis quarante-cinq ans ? J’ai trouvé ça presque déloyal, comme si tu avais su que j’étais là, tout près, et que tu voulais me rallier à ta cause ! C’est un sacré talent, ça, de faire croire à chaque spectateur que tu t’adresses à lui, personnellement. Derrière les notes qui tombaient en cascade de tes doigts, j’ai entendu la guitare, la basse, la batterie et même la voix du Loner. En quelques instants, tu es devenu un orchestre à toi tout seul, lançant la mélodie et dérivant ensuite longtemps autour de son thème. Une errance aux intonations romantiques. L’histoire de Neil Young devenait la tienne, et j’ai bien vu que tu t’envolais vers un ailleurs qui reste un peu mystérieux. En moins de dix minutes, tu avais gagné !

De tous temps, les jazzmen se sont abreuvés à la source des musiques dites populaires (chansons, comédies musicales) pour nourrir leur art. Souvent, ils en ont fait des standards au point qu’il nous arrive d’imaginer qu’ils en sont les compositeurs. Tu t’inscris exactement dans cette démarche puisque tu vas chercher ton inspiration dans le rock, la musique folk et plus généralement ce qu’on appelle sommairement la pop music. Certains te le reprochent, mais crois bien que ce ne sera pas mon cas. Je te suis même reconnaissant de valider ainsi certaines de mes préférences musicales, que je n’ose pas toujours confesser, de peur de ne pas être pris au sérieux. Hier soir, après cette sublime entrée en matière signée Neil Young, tu n’as pas eu ton pareil pour relire à voix haute, ou plutôt à touches hautes, des chansons de Brian Wilson, le leader des Beach Boys, des Beatles (à deux reprises avec « The Fool On The Hill » puis « And I Love Her »), d’un autre groupe célèbre, The Who et leur opéra rock Tommy (« Pinball Wizard »). Il y a eu aussi ce chanteur énigmatique qui te ressemble un peu par sa personnalité secrète, Sufjan Stevens ; et puis, assez passionnante, ton interprétation d’un thème bluegrass de Tommy Jones que tu as bouleversé en le jouant comme si c’était du Bach. Un sacré mélange des genres ; mais quelle force intérieure ainsi exposée ! Pour avoir écouté bon nombre de tes disques, je sais que tu n’hésites jamais à t’approprier une foule de chansons qui connaissent, sous tes doigts, une vie nouvelle. Le meilleur moyen, soit dit entre nous, de donner envie de réécouter leurs versions originales.

En t’écoutant, j’ai pensé à d’autres grands solitaires du piano. Mais sois tranquille, je ne me risquerai pas à des comparaisons qui pourraient te mettre mal à l’aise. Puisqu’on parlait de Bach, j’ai vu passer le visage tourmenté de Glenn Gould et sa façon, un peu comme toi, de se coucher sur le clavier ; pour les standards de jazz et sa capacité à les réinventer, les élever jusqu’à la voûte céleste de son imaginaire, impossible de ne pas évoquer Keith Jarrett. Encore une fois, je ne te compare pas car je suis certain que tu ne prétends pas être leur égal. Et j’ai lu beaucoup de timidité dans tes yeux, hier soir.

Tu étais un musicien de jazz, en tous cas je me souviens très bien de t’avoir connu ainsi il y a quelques années quand tu t’étais produit non loin d’ici, au Chapiteau de la Pépinière, avec tes camarades Larry Grenadier et Jeff Ballard. Tu n’avais pas l’air d’en être absolument certain hier soir quand tu nous as dit quelques mots (à peine audibles) entre deux interprétations, alors je te le confirme : oui, tu étais déjà venu. Mais aujourd’hui, si tu restes un jazzman, en particulier par ton sens aigu de l’improvisation, tu es aussi devenu un concertiste. On le comprend très vite en observant ton public : je suis habitué des concerts de jazz, mais hier soir, il y avait beaucoup de gens que je ne connaissais pas, de toutes générations. J’ai même vu des gens très sérieux, bien habillés, avec des cravates ou des tenues de soirée. Et puis il y a leur manière de tousser étrangement, qu’on entend d’habitude plutôt durant les concerts classiques ou à l’Opéra et qui, tu seras d’accord avec moi, est assez pénible. Ton attitude elle-même est celle d’un concertiste, tu arrives en silence et tu salues sans un mot, tu te recueilles et tu as cette façon de faire le vide en toi qui m’évoque celle des grands solistes. C’est beau à voir, même si parfois on se sent un peu gêné de bouger, parce qu’on a peur de faire du bruit.

Oh, tu ne fais pas partie de ceux qui peuvent quitter brusquement une salle au prétexte qu’un bruit les a dérangés, mais j’ai quand même noté ton regard furibond, l’espace d’une fraction de seconde, lorsqu’un spectateur a fait un drôle de bruit à l’étage, pendant le troisième rappel aux intonations blues. Je vais te dire une chose : j’étais si proche de toi que je me suis efforcé de respirer le moins possible, de ne pas bouger et d’attendre que la dernière note de chaque composition soit jouée pour manifester mon plaisir en applaudissant et me dégourdir un peu les jambes. Mais c’est vrai, il faut que je te l’avoue, j’étais traversé de temps en temps par l’idée de marquer ma joie pendant que tu jouais. Je me suis retenu, je crois que tous mes voisins m’auraient fusillé du regard.

Néanmoins, à la fin du concert, après les trois rappels, la salle t’a fait une standing ovation. J’ai encore lu de la timidité dans ton regard, comme si tu n’étais pas certain d’être l’objet de cet enthousiasme. Sois rassuré, cet hommage était bien mérité.

Ah, une dernière chose que je voulais te dire : tu as souhaité que les photographes professionnels ne perturbent pas le bon déroulement du concert avec le bruit de leurs appareils. Ça, je peux le comprendre, surtout lorsqu’il s’agit de piano solo. Mais tu n’as même pas voulu d’eux pendant les balances, alors qu’ils étaient peut-être désireux, tout simplement, de capter un regard, une mimique, un geste, un sourire qu’ils auraient pu ensuite partager. Tu sais, j’en connais très bien quelques-uns ici, ce sont de chouettes personnes, des amoureux, des vrais, de la musique. C’est un peu dommage et j’espère que ne fleuriront pas sur internet comme seules photographies de vilaines choses attrapées à la volée depuis la salle avec un smartphone. Et puis, il faut penser à ceux qui n’ont pas pu venir te voir (et qui sont aussi ton public, ceux qui achètent tes disques) : peut-être auraient-ils été heureux de te voir quand même à distance, capté dans l’instant ? Alors je me suis permis de photographier le piano sur lequel tu as joué hier, juste avant ton entrée en scène : comme ça, ils pourront imaginer ce que nous avons vu et pour compléter cette photographie, je leur dirai que tu étais vêtu d’une chemise de flanelle à col rond, couleur rouge brique, que tu portais un pantalon gris et de fines chaussures de cuir noir. Cette description ne vaut pas un beau portrait réalisé par un professionnel, mais ce sera mieux que rien. Je peux aussi leur dire que, de temps en temps, tu regardais l’écran de ton téléphone posé à tes côtés : je ne sais pas si ta musique te fait perdre la notion du temps ou si, tout simplement, tu consultais une liste de titres parmi lesquels tu faisais ton choix. Mais ce petit détail m’a intrigué.


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Salle Poirel - Nancy Jazz Pulsations 2015

Voilà mon cher Brad, les quelques petites choses que ton concert m’a inspirées et que j’avais envie de t’écrire. J’espère, une fois encore, que tu pardonneras ma familiarité et que tu nous reviendras vite, seul ou, pourquoi pas, avec d’autres musiciens. Et là, je te promets que nous saurons tout autant manifester notre joie d’avoir vibré à ta musique. Et s’il le faut, nous n’hésiterons pas à faire un peu plus de bruit !

Au plaisir de te retrouver prochainement. Bien à toi.