Chronique

Nebbia, Crispell, Mok

A Reflection Distorts Over Water

Camila Nebbia (ts), Marylin Crispell (p), Lesley Mok (d)

Label / Distribution : Relative Pitch

Lancée dans une discographie XXL et passionnée, la saxophoniste argentine Camila Nebbia nous propose à intervalles réguliers une nouvelle rencontre ou une nouvelle piste. Certaines sont plus importantes que d’autres et indiquent une direction. Ou des fidélités. Le lien qui unit Nebbia à Lesley Mok, percussionniste de talent qui était déjà de l’aventure La Permanencia de los Ecos, est presque évident dans sa sensibilité, entre urgence et douceur. Il date de leurs études communes au Banff. On l’entendra dans « Transitoriness » quand des cymbales effleurées et des roulements lointains escortent un ténor puissant et grasseyant sur des surfaces changeantes, irisées et flottantes, à l’image du design de la pochette qui nous rappelle que Camila Nebbia est aussi photographe et graphiste. L’album se nomme A Reflection Distorts Over Water et nous sommes dans le cœur de la métaphore : l’eau coule, l’eau roule, et vogue le trio.

Celle qui ferme le triangle de cet orchestre, c’est la pianiste Marylin Crispell, et cette rencontre avec Nebbia est une épiphanie ancienne, née d’une résidence de la pianiste à Buenos Aires en 2016. Leur dialogue se fonde sur une mécanique puissante où aux feulements du ténor répond une main droite d’airain, déflagratrice parfois, qui répond du tac au tac aux coups de boutoir de l’Argentine (« Suspended Time »). La relation entre la pianiste et Lesley Mok est plus apaisée. Elle recèle de nombreuses surprises, comme le dense « Spirals » où la main gauche de la pianiste est une lame de fond tirée par une batterie qui souffle le chaud et le froid. Pendant ce temps le ténor, sans pour autant se noyer, se débat dans un courant contraire et puissant. C’est également l’impression du violent « A Room Is Being Erased », digne d’une apocalypse remplie de sables mouvants assénés par un piano insatiable.

Paru sur le label Relative Pitch, A Reflection Distorts Over Water est une forêt primaire de couleurs où l’improvisation fait office de guide volontiers déroutant, voire aimant errer (« Longing »). Une forêt les pieds dans l’eau, ombrageuse et marécageuse ou tout est possible, ou tout serpente entre deux eaux. C’est la recette du long « Driving Through Flood Water », où chacune des musiciennes semble avoir envie de cache-cache et de déambulations planantes sur la pointe des pieds. C’est en tout cas une formidable occasion de réunir deux générations de musiciennes qui tendent vers un même but, avec les mêmes références, pleinement réaffirmées et scandées avec vigueur.

par Franpi Barriaux // Publié le 23 novembre 2025
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