Chronique

Nguyên Lê

Songs Of Freedom

Nguyên Lê (g, prog), I. Amar (vib, marimba, elec), Linley Marthe (elb, voc), Stéphane Galland (dms) + guests : Youn Sun Nah (voc), Dhafer Youssef (voc), D. Linx (voc), O. Danedjo (voc), H. Paganotti (voc), D. Binney (as), P. Edouard (voc, perc), St. Edouard (perc), K. Ziad (perc)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Décidément, le rock et ses différents affluents n’en finissent pas de s’épancher hors du cadre qui est théoriquement le leur… On ne compte plus les musiciens de jazz qui vont faire un tour du côté de ce monde souvent binaire, rendant perméables les frontières entre les deux univers et nous rappelant par la même occasion que leur histoire s’est aussi construite au son des Beatles, de Stevie Wonder, de David Bowie ou de Led Zeppelin, pour ne citer que quelques têtes d’affiche parmi les plus revisitées.

Aujourd’hui, des groupes ou artistes tels que PJ Harvey, Björk, Pearl Jam ou Portishead sont cités en référence par les musiciens de la jeune génération [1]. Impossible toutefois de proposer un panorama rétrospectif de tous les emprunts réalisés dans la période récente. Ils sont trop nombreux et proviennent de tous les horizons : ici, c’est Brad Mehldau interprétant « Martha My Dear » sur son Live In Marciac, là, dans un cadre esthétique radicalement opposé, l’ébouriffant Libre(s) Ensemble injectant une forte dose de King Crimson [2]) dans le maelström de sa musique sous l’impulsion du guitariste Philippe Gordiani. On pourrait citer l’Amnesiac Quartet et Radiohead, l’ONJ de Frank Tortillier et Led Zeppelin… et établir ainsi une très longue liste.

Mais n’oublions pas que Miles Davis fut probablement un des premiers à tenter de telles incursions [3], en proposant ses propres versions de thèmes empruntés à Michael Jackson (« Human Nature ») ou Cindy Lauper (« Time After Time ») sur You’re Under Arrest, en 1985 - c’est-à-dire il y a longtemps. Non sans essuyer parfois de sévères critiques, car les plus puristes des jazzophiles acceptent mal ce mariage jugé par eux contre nature. Une vieille querelle des anciens et des modernes, un faux débat. Quelques années plus tard, le trompettiste ouvrirait une nouvelle et ultime brèche avec Doo Bop, en préfigurant le courant de l’électro-jazz.

Dans ces conditions, nul ne s’étonnera que le guitariste Nguyên Lê ait ressenti le besoin d’apporter sa propre pierre à l’édifice du bienfaisant cross over ! Lui dont l’esthétique évoquerait plutôt, s’il fallait choisir, Jimi Hendrix que Charlie Christian et dont nous avions souligné toutes les richesses à l’occasion de la publication sur le label ACT du premier volume d’une série de compilations dont le menu avait été composé par Nguyên Lê lui-même. Un sommaire déjà haut en couleurs qui nous laissait mesurer toute l’étendue de son registre.

Songs Of Freedom, dont le titre est emprunté à Bob Marley, n’est pas toutefois un simple hommage guitarisant à Janis Joplin, Stevie Wonder, Led Zeppelin, Bob Marley, à Cream ou aux Beatles [4] : si la profusion des couleurs de sa guitare est toujours aussi ébouriffante, l’intérêt du disque est plutôt dans une autre proposition de définition pour ce qu’on nomme généralement world music. A la fois parce qu’avec des tubes planétaires comme « Eleanor Rigby », « Come Together », « Black Dog », « Whole Lotta Love », « I Wish », « Pastime Paradise », « Sunshine Of Your Love » ou « Redemption Song », Nguyen Lê joue ici la musique que tout le monde écoute, mais aussi parce qu’il a souhaité dépasser leur esthétique originelle. L’énergie est préservée, mais les couleurs sont totalement renouvelées. Un fantastique travail d’arrangement qui confère à une musique née pour l’essentiel au cœur des années 70 un petit parfum d’éternité, en passant par l’Afrique, l’Inde ou l’Extrême-Orient !

Autour de son groupe, où le géant Linley Marthe, à la basse, évolue comme un poisson dans l’eau [5] et contribue pour beaucoup au relief du son d’ensemble, tout comme le vibraphone d’Illya Amar, Nguyên Lê est allé chercher des forces de lumière du côté d’une belle brochette de chanteurs, chanteuses ou instrumentistes qui jouent ici le rôle magique d’enlumineurs magnétiques. Commençons par les voix sublimes de Youn Sun Nah et Himiko Paganotti. Faut-il redire ici tout le bien que nous pensons de ces deux chanteuses ? On pourra se reporter à Same Girl pour la première. Quant à la seconde, sa prestation sur « Mercedes Benz » est magnifique ; elle donne des ailes, s’il en était besoin, à Nguyên Lê, qui se fend d’un chorus habité. Aucun doute, Himiko Paganotti est une des voix majeures du moment. Toutes deux font écho à David Linx et Ousamne Danedjo et sont comme autant d’offrandes faites à une célébration bariolée débordant d’imagination et de fantaisie dans un voyage à travers tous les continents, où les percussions de Karim Ziad, Stéphane Edouard ou Prabhu Edouard déversent leur flux bigarré. Quant à Dhafer Youssef, il transfigure littéralement « Black Dog » dans un registre orientalisant et malicieusement annoncé par une courte introduction appelée « Ben Zeppelin » - une préparation au thème, en quelque sorte, que le guitariste renouvellera un peu plus loin avec « Uncle Ho’s Benz », « Over The Rainforest » (avant « Move Over ») ou sur « Topkapi » (avant « Come Together »). Autant d’interpénétrations naturelles et fluides qui contribuent à la magie qui règne tout au long du disque.

Une heure de musique où Nguyên Lê, plus œcuménique que jamais, répand la lumière et nourrit Songs Of Freedom d’une inspiration constante. Sa guitare sonne, toujours envoûtante, par vagues électriques imprégnées de son Viêt-Nam originel, avançant à chaque instant par une démultiplication de teintes virtuoses et chaudes, depuis les arpèges délicats de « Pastime Paradise » ou « Eleanor Rigby », posés à même la voix de Youn Sun Nah, jusqu’au parti-pris résolument hard rock de « Black Dog ».

Le disque est à aimer pour ce qu’il est : une invitation altruiste au voyage, une découverte/rencontre à visée pacifique entre les civilisations de la planète Terre. Pour reprendre l’argument de Nguyên Lê lui-même, c’est « une bande son rétro-futuriste idéale pour euphoriser l’arrivée des beaux jours ». Et des autres aussi, très certainement…

par Denis Desassis // Publié le 27 juin 2011

[1Tout récemment, nous évoquions par exemple Festen.

[2Avant que Médéric Collignon n’en donne sa propre interprétation sur scène, pour la première fois au Triton (Les Lilas) ces 17 et 18 juin.

[3Que nous ne saurons de notre côté qu’encourager, estimant par définition que tous les brassages sont porteurs de richesses, au risque de voguer à contre-courant des idéologies pré-électorales…

[4Carlos Santana s’est prêté en 2010 à un exercice similaire avec Guitar Heaven, mais sans sortir d’un cadre rock un peu étriqué dont les limites se font vite sentir, au-delà de son incontestable virtuosité.

[5On sait que la musique du Mauricien emprunte beaucoup à l’Afrique et à l’Inde, très présentes, comme on l’a dit, dans cet album.