Scènes

Nice Jazz Festival 2011 : Une année historique

2011, édition historique pour le plus ancien festival de jazz au monde (la première édition date de 1948) : celle de la transplantation depuis la colline de Cimiez vers l’embouchure (couverte) du fleuve Paillon.


2011, édition historique pour le plus ancien festival de jazz au monde (la première édition date de 1948) : celle de la transplantation depuis la colline de Cimiez vers l’embouchure (couverte) du fleuve Paillon.

Un pro

Qu’est-ce qu’un festival de musique — ici de jazz — sinon un assemblage le plus harmonieux possible de concerts programmés à une date, en un lieu et choisis dans le catalogue pléthorique des tournées d’été de l’ensemble des musiciens de la planète ?

Deux paramètres d’importance : les moyens financiers disponibles et la compétence d’un directeur artistique composant le programme tel un peintre sa palette. Si une couleur fait défaut une autre pourra la remplacer avantageusement, séduisante car inattendue et utilisée avec audace et discernement.

Notre Picasso des contrats se nomme ici Harry Lapp. Celui que l’on a curieusement présenté comme le découvreur de Francis Cabrel et U2 (!) a surtout derrière lui une dizaine d’années de programmation à « Jazz à Juan ». Choisi à quelques mois d’un festival que la Mairie de Nice a décidé in extremis de « prendre en régie », M. Lapp a su composer une affiche cohérente, aux couleurs jazz plus convaincantes que celles des années précédentes. Chapeau l’artiste.

Impro ?

Sur la planète jazz, les concerts des années 80 ont marqué la fin des jam sessions et bœufs en tous genres. Un épisode bien connu dépeint le jeune Wynton Marsalis, tel un amoureux piteusement éconduit, chassé d’une scène où il avait tenté de rejoindre son illustre aîné Miles Davis. Les raisons profondes et moins avouables avaient probablement plus à voir avec l’ombre commerciale que le jeune prodige projetait alors sur le Prince des Ténèbres qu’à des nouvelles « Directions in Music » indiquées par le Maître. Deux trompettistes en concurrence sur un même label c’est une vedette de trop : on sait que Miles régla définitivement le problème en quittant CBS pour Warner.


JPEG - 140.7 ko
Michel Legrand © Ripo Design

Quoi qu’il en soit, le ton était donné : le jazz — tout au moins en public — ne serait plus une musique d’improvisation. Depuis, il n’y a plus guère que dans les salons d’hôtel que peuvent se retrouver des musiciens heureux d’échapper un court instant aux feuilles de route tracées par leur directeur musical. C’est là qu’ils continuent d’échanger des idées nouvelles, rivalisant souvent d’audace musicale avec leurs équipiers d’un soir, musiciens confirmés ou en devenir, célèbres au plan international… ou parfois dans leur immeuble.

Le photographe ou journaliste accrédité se prive souvent de ces plaisirs privilégiés, préférant se consacrer au Grand-Prix plutôt qu’à ses essais libres. Il est vrai que l’enjeu véritable se situe au moment du concert officiel, à l’heure H, lorsque la tenue des musiciens, le décor, l’éclairage et le répertoire rencontrent enfin l’auditeur réel, convoqué pour l’occasion et muni d’un ticket d’entrée qu’il a parfois payé fort cher. Comme pour les rendez-vous sportifs, c’est là seulement que les records éventuels pourront être homologués, le reste n’étant que saga, légende ou… rumeurs qui nourrissent la mythologie du jazz.

L’année du changement

2011 est donc une édition historique pour le plus ancien festival de jazz au monde (la première édition datant de 1948), celle de la transplantation depuis la colline de Cimiez vers l’embouchure (couverte) du fleuve Paillon.

Deux scènes étaient mises à sa disposition cette année. Celle du Théâtre de Verdure, un petit amphithéâtre construit sur la Promenade des Anglais (800 places assises, 1400 places debout), est bien connue des stars pop-rock-new wave qui s’y produisaient régulièrement durant les années 80. La toute nouvelle « scène Masséna », implantée dans les Jardins Albert Ier, devant l’arc métallique de l’omniprésent plasticien niçois Bernar Venet (trois « sculptures » sur moins de 500 mètres), offre un espace plus vaste et dégagé, facilitant la circulation des spectateurs. On aura pu y retrouver un peu de l’ambiance bon enfant des Jardins des Arènes de Cimiez, les oliviers en moins (qui s’en plaindrait ?).

Une musique abordable

Cette année, à Nice, un effort particulier a été fait dans le sens de l’accessibilité financière. Le succès, même au rendez-vous, ne pourra faire de cette manifestation une opération rentable au sens strict. Les frais semblent énormes et difficiles à couvrir par les seules entrées payantes ; mais localement, on apprécie que cette volonté politique ait attiré une manne touristique dépassant largement les palissades des jardins Albert Ier. L’image de la ville (Nissa la bella !) en sort grandie et la fréquentation en hausse satisfait les commerçants. Après tout, à la même époque et pas très loin d’ici (Toulon), une municipalité offre bien des concerts de jazz gratuits. Et que dire, sur un continent qui a vu naître cette musique, du Festival de Jazz de Montréal, lui aussi libre d’accès ?
Ce qui ne coûte rien ne valant pas plus — et aussi pour éviter un afflux de badauds pas toujours respectueux — on a cherché et peut-être trouvé — le juste prix. Un billet d’entrée à 35 € (hors réductions) et un « pass » de 120 € couvrant les cinq jours : pour le montant de ce forfait on peut souvent contempler sa star favorite sur un écran vidéo, du fond d’un stade…
Des tarifs raisonnables donc, un lieu agréable situé en pleine ville, une organisation efficace et une affiche de grande qualité : les déjà nostalgiques ont très vite oublié les vestiges gallo-romains de Cemenelum. Ce nouveau départ est une réussite incontestable (9 000 entrées payantes le dernier soir). Le pari audacieux de transplantation depuis les Jardins des Arènes de Cimiez vers ceux de la Place Masséna s’est effectué au mieux des pronostics vitaux. La greffe a pris immédiatement et sans rejet. Le patient, bien qu’âgé, est remis à neuf : longue vie au Nice Jazz Festival et rendez-vous en 2012 (du 6 au 10 juillet).

Une pro

Félicitations au Maire de Nice Christian Estrosi, à la directrice de l’Événementiel Caroline Magne-Ciotti et à son équipe, au directeur artistique Harry Lapp et enfin à la responsable du service de Presse, bien connue des amoureux azuréens du Jazz : la dynamique Frédérica Randrianome. Cette ancienne employée de TSF Jazz est la créatrice de RivieraJazzClub, site Web spécialisé qui abrite les nombreuses et précieuses interviews de celles et ceux qui font notre musique aujourd’hui.
Frédérica a le don de soutirer aux artistes des confidences qu’ils ne livreraient à personne d’autre. Sa connaissance du milieu du jazz, son empathie avec les musiciens (la dame ne dévoile un grand talent de chanteuse « soul » que dans quelques situations privilégiées) et surtout sa puissance de travail et son engagement total ont fait merveille pendant toute la durée du NJF. Ces cinq jours non-stop l’auront épuisée et les larmes de joie qu’elle a laissé échapper sitôt le Festival terminé nous sont allées droit au cœur.
Frédérica sait aussi se montrer persuasive auprès des agents artistiques. Grâce à ses efforts nous avons pu rencontrer la majeure partie des vedettes présentes lors de mini-conférences de Presse tenues au Carré du même nom. Un beau cadeau pour ceux qui ne venaient pas seulement profiter du somptueux catering offert par la Mairie de Nice. De l’avis unanime des journalistes et photographes, il y avait longtemps que le NJF n’avait aussi bien reçu les professionnels de la profession…


JPEG - 138.8 ko
Alex Tassel © Ripo Design

Les hauts faits de l’édition 2011

Six concerts sur deux scènes suffisamment distantes pour que les décibels ne s’entrechoquent pas, car chacune jouait simultanément : s’il voulait assister à chaque concert dans son intégralité, le public devait donc en choisir trois par soirée.
Quant aux photographes de scène, on sait bien qu’ils n’ont pas d’oreilles… (parfois un œil). Ceux qui travaillaient à Nice ont pu se servir de leurs jambes : ils ont eu droit à un stage de remise en forme dans la chaleur estivale des nuits niçoises. Ils couraient en effet d’une scène à l’autre pour tirer le meilleur parti du peu de temps alloué à leur art, les deux ou trois premiers morceaux de concerts commençant pile au même moment. Sportif.

8 juillet : Hommages à Miles

Kind of Blue revisité : le projet de Rick Margitza et Alex Tassel a failli ne pas se produire à Nice. Le premier, frappé par un deuil familial, a été remplacé au pied levé par le solide Sylvain Beuf (saxophone ténor) en excellente compagnie : les Hexagonaux Pierrick Pédron (saxophone alto), Baptiste Trotignon (piano) et Julien Charlet (batterie), auxquels s’était joint le contrebassiste Rosario Bonnacorso, Transalpin magnifique, remplaçant ici Jérôme Regard.

Puis vient Mike Stern. L’éternel adolescent partage la vedette avec un Didier Lockwood plus collectif qu’à l’accoutumée et une rythmique en acier trempé : les bras d’or de Dave Weckl et la main de fer de Tom Kennedy, dont on se rappelle la basse électrique soutenant jadis l’inspiration flamboyante du regretté Michael Brecker.
Ce quartet d’exception rejoindra la « quatrième dimension » de John McLaughlin pour un rappel triomphal. « Jean-Pierre », l’indicatif des concerts de Miles Davis, une lancinante berceuse électrique propice aux envolées des guitares de Mike « Fat Time » Stern et du grand John, son héros déclaré, est un moment de communion et de joie intense entre les enfants de Miles et un public aux anges : Miles Davis, bien que disparu il y a vingt ans, est encore vivant.

Ce soir-là, l’autre scène est monopolisée par le Nice Jazz Orchestra sous la direction artistique de Pierre Bertrand, qui y donnera trois concerts successifs. Ce grand orchestre réunit de nombreux talents parmi ceux dont regorge la Côte d’Azur. On connaît le saxophoniste, flûtiste, compositeur et arrangeur. Pierre est aussi l’instigateur, avec son complice le trompettiste Nicolas Folmer, du Paris Jazz Big Band.
Le vainqueur du Paris-Nice présentait le premier et tout nouvel album du NJO, Festival (Cristal Records/ Harmonia mundi), dédié au grand François Chassagnite, un des piliers de cette excellente formation qui nous a malheureusement quittés au printemps dernier, quelques jours seulement après l’enregistrement de ses parties de trompette.

Le NJO accompagne ensuite la divine Roberta Gambarini, une chanteuse italienne classe et classique installée aux États-Unis et révélée par Hank Jones, qui ne jurait que par elle.


JPEG - 123.1 ko
John McLaughlin/Mike Stern © Ripo Design

C’est enfin le tour de Michel Legrand, notre « trésor national vivant » et — ne l’oublions pas — alter ego de Miles Davis. De Legrand Jazz (1958) à Dingo, dernier album du trompettiste (1991), ces deux rencontres discographiques uniques prouvent que si leurs carrières furent parallèles, leur respect était mutuel.
Le grand Michel, en pleine forme, feint de s’étonner de l’enthousiasme du public. À près de quatre-vingts ans (l’an prochain) le toujours jeune compositeur fait étalage de son talent de pianiste, chanteur, directeur musical et… animateur. Son épouse Catherine Michel, concertiste classique, ajoute la subtilité de sa harpe à la furia de cette grande machine à swing qu’est le NJO.

Triomphe mérité pour les Michel et l’équipe de Pierre Bertrand.

9 juillet : Blues, afro-beat et un OVNI

Aujourd’hui, le Théâtre de Verdure se consacre au Blues. On découvre le tout jeune Homemade James Blues Band, sympathique formation familiale : le guitariste-chanteur et son bassiste de frère sont âgés respectivement de 19 et 16 ans et leur sœur, à la batterie, ne fait pas ses 12 printemps ! Leur père, qui les accompagne à l’harmonica, a fabriqué les guitares des garçons dans un délirant style hot-rod. Talent et bonne humeur. On laisse ensuite le bon temps rouler avec la solide formation de l’harmonicisteJean-Jacques Milteau, encyclopédie vivante du blues. Et c’est le grand Joe Louis Walker et sa guitare incandescente qui concluent la soirée.

Sur la scène Masséna, Anthony Joseph (& The Spasm Band), griot britannique venu des Barbades, suivi de la très populaire et charmante Asa, préparent un public de connaisseurs à l’incroyable Carlinhos Brown et son funk à la sauce brésilienne. Cet humain très humain, intelligent, sincère et attachant semble être né sur une scène en feu. Plus tard, devant un parterre de journalistes, il évoquera son enfance pauvre et l’action que ce descendant d’esclaves mène dans son pays en faveur des plus défavorisés.
Respect, Sr Carlinhos.

10 juillet : Électro pianissimo

Les vocations de chaque scène se précisent. Masséna accueille la puissance sonore et l’énergie électrique, flattant les goûts d’un public ouvert aux nouvelles tendances. Ici, la configuration permet de bouger, danser… ou s’allonger. Aujourd’hui, NoJazz et Morcheeba embrasent le festival.

Entre ces deux concerts, le trio de Nils Petter Molvaer, selon une recette norvégienne bien connue, marie la glace et le feu. Ce maître de l’électro-jazz (trompette, claviers et Macintosh) propose des sonorités inouïes et un groove scandinave sidérant avec deux flegmatiques compères : un batteur-percussionniste qui joue aussi de la scie musicale et un guitariste au son énorme dont la tessiture s’étend de l’infra-basse aux miaulements suraigus.
Il vient de là, il vient du jazz, ce volcan enneigé en soudaine éruption. Mais on pense aussi aux paysages sonores de l’ambient, et NPM évoquera même sa passion d’adolescent pour… Black Sabbath ! Cette recherche est en communauté d’esprit avec celles de Bugge Wesseltoft (tous deux ont accompagné sur disque et sur scène le Northern Lights de Mike Mainieri) ou, plus près de nous, des PC Pieces expérimentales de Laurent De Wilde et encore des fertiles errances d’Erik Truffaz, ce dernier avouant volontiers écouter plus de rock que de jazz. Ce qui est certain, c’est que « l’électro », aux mains de vrais bons musiciens (qui ne se contentent pas, eux, d’une idée déclinée à l’infini), « ça déchire grave », pour utiliser une tournure chère à nos académiciens.

Au TdV, il y a du groove aussi, mais là la facture d’EdF sera raisonnable. On y découvre un excellent Dominique Fillon, adepte, comme (plus tard et ici-même) Bojan Z, du jeu simultané sur Fender Rhodes (main droite) et piano (main gauche). Dominique Fillon est peu connu chez nous. Sa carrière le conduit régulièrement hors de nos frontières et l’album Americas (Cristal Records) est une belle déclaration d’amour d’un Frenchie à la Grosse Pomme. Au quatrième titre (dommage pour les photographes, évincés après le troisième) il est rejoint par un Pierre Bertrand libéré de son NJO et venu « taper le bœuf » dans la tradition de feu la Grande Parade du Jazz qui l’éveilla, enfant, à cette musique.

Entracte : on dispose deux pianos sur scène pour un duel tout à fait amical entre deux virtuoses. Face à face, le milanais Stefano Bollani et l’incroyablement toujours jeune Martial Solal. Servi par ces deux gourmets, c’est caviar pour tous au TdV.

Enfin vient le tour du grand Michel Portal qui, tel Ulysse après un long voyage, a entrepris de visiter des racines que sa fringale d’aventure lui avait fait négliger jusque là (Baïlador, Universal Jazz).
Foin de nostalgie : les thèmes traditionnels de son Pays basque natal ne seront probablement reconnaissables que par les ethnomusicologues avertis. Le public, lui, écoute attentivement un jazz élaboré, savant, virtuose et chaleureux. Ne nous égarons pas à penser qu’au sprint, à la clarinette basse, il sèmerait aisément certain bassiste très populaire. On retrouve le goût du Maître pour les polyrythmies endiablées. Une passion partagée par le toujours excellent Bojan Z (piano et Fender Rhodes) et trois Afro-américains : Harish Raghavan (contrebasse), Nasheet Waits (batterie) et Ambrose Akinmusire, jeune trompettiste d’avenir (album When The Heart Emerges Glistening, Blue Note/EMI).
Nos quatre sidemen s’éclatent comme s’ils transcendaient quelque standard. Portal, toujours inquiet et concentré, entièrement tendu vers sa musique, prouve s’il était besoin que le jazz, avant d’être un répertoire, est avant tout une attitude artistique, un langage en perpétuel échange qui s’invente dans l’instant. Le public ne s’y trompe pas : standing ovation pour une musique réputée difficile. Michel sourit enfin. Rideau sur la troisième soirée.

11 juillet : Soul, funk et pari ladino

On annonce du lourd scène Masséna avec une thématique « soul » ; c’est d’abord l’honnête vétéran Charles Bradley, qui semble vouer un culte à son idole James Brown. Puis on monte en gamme avec le tour de chant de Macy Gray. Boa, maquillage généreux, ongles faits serrant délicatement un micro garni de strass, la star au timbre inimitable a été annoncée quelques jours seulement avant sa venue. C’est peut-être pour cette raison qu’elle précède Seal et sa voix d’or, qui finiront de brûler les planches.

Au TdV, baptême du feu pour Jérôme Vinson et son trio. Ce sont les vainqueurs du « Tremplin Off ». Belle récompense que cette entrée dans la cour des grands pour de jeunes musiciens que l’on entend régulièrement dans les clubs niçois. Notons que le NJF a fait cette année un effort particulier pour que toute la ville vive au son du jazz : concerts gratuits à foison, notamment l’après-midi sur la Place Masséna et la nuit dans les lieux branchés de Nice.

En deuxième partie on découvre « Trombone Shorty » (Troy Andrews de son vrai nom). Ce virtuose surexcité de la trompette et du trombone, issu des Brass Bands de la Nouvelle-Orléans, a eu le culot de refuser les avances de Wynton Marsalis (l’histoire n’est, à ses dires, pas terminée). Il joue un funk-jazz-blues-et j’en passe plein d’énergie et très communicatif. Dommage que les chaises du TdV soient vissées au sol ; des sièges éjectables auraient été plus appropriés (Backatown, Verve).

Enfin, l’immense Avishai Cohen fera frissonner l’assistance grâce à la profondeur de son interprétation (Seven Seas, Blue Note/ EMI). Ce compositeur, instrumentiste prodigieux et chanteur ayant choisi de s’exprimer notamment dans un dialecte judéo-espagnol menacé d’extinction - réussit une fois de plus son pari ladino.

12 juillet : Funk ou jazz…

Le choix est particulièrement cruel ce soir : grand funk scène Masséna, avec Aloé Blacc, Keziah Jones et Maceo Parker ; mais votre serviteur a décidé de ne plus courir d’une scène à l’autre car au TdV c’est 100% jazz, avec Roy Hargrove en quintet, Ahmad Jamal en quartet et Wynton Marsalis en big band (le fameux Lincoln Center Jazz Orchestra et ses quinze musiciens).
Roy Hargrove, physique toujours adolescent, est sapé comme un premier communiant. Prestation impeccable de Justin Robinson (sax alto et flûte), Sullivan Fortner (piano), Ameen Saleem (basse), Montez Coleman (batterie) et du grand Roy (trompette et bugle), qui nous gratifie même d’un (« Never Let Me Go ») interprété avec conviction et une sorte de fraîcheur naïve très émouvante.
L’inusable Ahmad Jamal, comme toujours en grande forme, est provoqué par un Manolo Badrena hilare et déchaîné. Mais le maître du temps, c’est lui ; et les trois sidemen — Jammes Cammack (contrebasse), Herlin Riley (batterie) et Badrena (percussions) — n’ont d’yeux que pour le pianiste-directeur musical de cette formation de musique classique du XXe siècle que certains s’obstinent à appeler « jazz ».


JPEG - 114 ko
Wynton Marsalis © Ripo Design

Apothéose avec le Lincoln Center Jazz Orchestra, dirigé par un trompettiste humble et quasi anonyme assis au troisième rang : Wynton Marsalis… Ce natif de la Nouvelle-Orléans découvert en leader à Nice au début des années 80 et qui semblait définitivement confit dans les honneurs que lui réserve à l’année la bonne ville de Marciac n’a pas bonne réputation auprès de certains, qui le trouvent guindé dans sa musique et réactionnaire dans ses propos. Il faut pourtant retenir de cet immense musicien son engagement auprès des jeunes générations, dans une louable volonté de transmission.
Si le jazz est une attitude, il a également une Histoire et Wynton fait un gardien du temple tout à fait respectable. Son message est aussi celui de la responsabilité. « Sans technique, un don n’est rien qu’une sale manie », disait le poète et Wynton, bien que surdoué, sait ce qu’il doit aux vertus du travail. Évidemment, cette notion ne fait pas plaisir, et pourra choquer plus d’un « appreneur » naïf, anesthésié par certains discours aussi généreux que démagogiques…
Mais trêve de polémique : revenons au Lincoln Center Jazz Orchestra, noble et rutilante entreprise de vulgarisation culturelle qui s’attaque ici aux compositions de Duke Ellington et Thelonious Monk.
Musique de musée puisant au répertoire convenu de prestigieux aînés, diront les esprits chagrins. Que nenni : les arrangements signés de notre directeur artistique sont d’une beauté convulsive et d’une modernité toute actuelle. « MC Wynton », qu’on nous décrivait comme imbu de lui-même, ne tient le micro que pour présenter les thèmes et les solistes, et sa présence étonnamment discrète au pupitre des trompettes fait le désespoir des photographes, qui décident de filer vers le podium où s’époumone Maceo Parker.
Mais cette musique se mérite, et les rares professionnels tenaces seront récompensés d’un rappel qui voit le Maestro s’installer sur le devant de la scène, entonner en chœur un chant traditionnel et sourire au public comblé ainsi qu’à des capteurs numériques ravis de l’aubaine.

Rideau couleur banane sur un Festival pleinement réussi : Cimiez est mort, vive le Jazz à Nice, désormais en cœur de ville !