Chronique

Olivier Bogé

When Ghosts Were Young

Olivier Bogé (g, sax, p, Rhodes, synth, voc), Pierre Perchaud (g), Tony Paeleman (p), Nicolas Moreaux (b), Karl Jannuska (dms), Isabelle Sörling (voc).

Label / Distribution : Jazz&people / Harmonia Mundi

When Ghosts Were Young, quatrième disque enregistré par Olivier Bogé sous son nom, fait suite à Imaginary Traveler (2010), The World Begins Today (2013) et Expanded Places (2015). Surtout, il est l’album qu’on pouvait attendre de la part d’un musicien plus que jamais en prise avec une vision onirique du monde dans lequel il évolue jour après jour. Non qu’il soit sans surprise, tant s’en faut, mais il va au-delà du langage de ses prédécesseurs en exposant un seul et même chant, qui se décline en subtiles variations d’une composition à l’autre. Au point qu’il ne s’agit même plus de se dire que le disque en compte dix, mais bien une seule qui coule avec une grande douceur, empreinte de sérénité. On imagine l’homme s’arrêter au bord d’un ruisseau pour laisser l’eau filer entre ses doigts, marcher au plus profond d’une forêt ou sur un sentier de montagne, contempler le ciel et la mer, écouter le bruit du vent. When Ghosts Were Young joue la musique des éléments, connectée avec ce que la nature peut offrir de plus beau et que nous ne savons peut-être plus voir.

Olivier Bogé nous a d’ailleurs confirmé ces impressions en expliquant : « L’immense majorité de l’album a été écrite durant mes pérégrinations multiples, la guitare dans la voiture, m’arrêtant au bord d’un moulin, au milieu d’une forêt pour y coucher (accoucher ?) les quelques notes qui jaillissaient après la vue d’un pan de lumière, d’un amas d’arbres… Les chaos que je traversais à cette période étaient immédiatement effacés par ces cadeaux du ciel et du vent. Et ça a été une obsession constante : n’y coucher que les moments de lumière, en cherchant coûte que coûte à exploser les ombres, à les écarter, les éloigner. Ne pas les laisser prendre une quelconque place dans cette musique. Être attentif au bruit de l’eau, à l’odeur d’une forêt, à l’explosion de lumière en face de moi ». En outre, il n’est pas inutile de savoir que le titre initialement prévu pour l’album était celui d’une autre composition : « As Spark Hits The Shadows ». Une proposition écartée en raison de la difficulté à le prononcer, pour nous Français si souvent en délicatesse avec les langues étrangères. C’est peut-être un peu dommage tant cette phrase reflète fidèlement ce qui a pu donner naissance à un univers imagé et lumineux.

Pour ce qui concerne la forme, on constatera en premier lieu qu’Olivier Bogé est fidèle en amitié puisqu’on retrouve en action les mêmes musiciens que pour Imaginary Traveler, le premier disque en 2010. Soit Pierre Perchaud à la guitare, Tony Paeleman au piano, Nicolas Moreaux à la contrebasse et Karl Jannuska à la batterie. Outre la présence sur un titre (« Rain’s Feathers ») d’Isabel Sörling au chant, le changement le plus notoire, par comparaison avec ce premier chapitre, est à chercher dans la panoplie des instruments de Bogé : là où celui-ci se présentait comme saxophoniste uniquement, il est désormais aussi pianiste, guitariste et chanteur (et compositeur, bien sûr). Ce qu’on avait déjà pu comprendre lors de la parution d’Expanded Places il y a deux ans.

Un collectif soudé, donc, au sein duquel la parole individuelle n’est pas primordiale mais toujours d’un grand lyrisme. Il suffit d’écouter le chorus au saxophone alto de « As Spark Hits The Shadows » pour s’en rendre compte, puis l’intervention de Pierre Perchaud. Ou encore le solo de piano puis de saxophone alto sur « Odyssey Of The Innocent Child ». Fièvre et concision en une même voix, peut-être l’exercice le plus ardu qui soit… Les mélodies, d’une grande limpidité, sont exposées tour à tour au piano, à la guitare, au saxophone, des instruments souvent doublés par la voix d’Olivier Bogé lui-même. Ce sont des chansons sans paroles et un langage musical qui n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’on nomme communément jazz. Celui d’Olivier Bogé est poétique, d’une beauté formelle incontestable. Un folk-rock-jazz intemporel et impressionniste dont les racines puisent au cœur des musiques qui ont habité le vingtième siècle. Debussy tend la main à Joni Mitchell, en quelque sorte. C’est une incitation à déposer les armes, celles dont chacun·e de nous doit se munir au quotidien pour rester debout.

Une musique de la rêverie éveillée et surtout pas de l’oubli. When Ghosts Were Young est une très belle réussite à travers laquelle Olivier Bogé dévoile un peu plus encore sa personnalité attachante. Un disque addictif, qui peut tourner encore et encore, comme nos têtes enivrées par le spectacle du monde.