Chronique

Panzerballet

Starke Stücke

Andreas Dombert (g) ; Gregor Bürger (s) ; Florian Schmidt (b) ; Sebastian Lanser (dr)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Panzerballet : Brutes de décoiffage

Un peu ovni, ce disque mais on l’aime (logique : l’ovni, please love me). En bon allemand dans le texte ces « pièces brutes » (et un peu raides, même), sont ce qu’elle sont : la rencontre incongrue d’un violoncelliste classique nourri de hard rock avec le jazz dans tout ce qu’il a de plus emblématique – syncopes, rythmes tout sauf binaires, impro(bables), références multiples et croisées).

Certes, le père fondateur de ce ballet pour tanks lourds, à savoir Jan Zehrfeld est coutumier du fait (outre-Rhin, on le connaît pour son éclectisme musical qui l’a conduit à travailler avec quantité de musiciens de tous horizons et former quantité de groupes et projets classique, rock, jazz, funk, expérimental, électro, contemporain, indie, fusion… Pour ce premier album chez Act, on découvre un pot-pourri de ce joyeux éclatement mélodique et rythmique. Le ton est donné dès l’ouverture avec une reprise gonflée du thème pourtant archi-rebattu de la Panthère rose (Panthère, Panzer, au cas où certains n’auraient pas saisi le rapport) d’Henry Mancini. Mais une panthère sous poppers, soignée par quelque dentiste zappaesque sortie des montagnes du Montana d’Over-Nite Sensation. Le sax qu’on entend là, avec ses descentes ravageuses, pourrait être joué par Napoleon Murphy Brock (en fait, c’est Gregor Bürger), tandis que la rythmique et la basse funk en slap ont de petits côtés crimsoniens revus funky.

Certes, tout cela pourrait laisser croire qu’on est finalement dans des eaux connues, celle d’un néo jazz rock aux codes désormais bien installés, mais dès l’intro du second titre, « M.w.M.i.O.f.R. », tout bascule dans le plus pur punk hardcore, quelque part entre Faith No More (pour l’ampleur mélodique) et Suicidal Tendencies (pour les syncopes funky à la Robert Trujillo). Et puis, tout comme le même Robert Trujillo a filé chez les purs métalleux de Metallica, le morceau file vers le gros sons et les riffs de Metallica, voire Slayer – bref, on sent venir le speed voire thrash metal mais (rien n’est simple : c’est toujours du jazz, donc de la fusion et du mélange épicé), pimenté par les contre-temps de batterie et de percus électroniques pour lorgner du côté de Biohazard ou Napalm Death.

À peine le tempo de ne pas reprendre son souffle et ces diables de Teutons fripons nous la jouent caricature de Teuton teutonique avec un morceau au titre éloquent : « Friede, Freude, Fussball » – entendez : Paix, Joie et Football… et de fait, la base rythmique et mélodique initiale – oserons-nous parler ici de thème ? - est l’éternel « Let’s go » scandé en claquant des mains (ici ponctué par un sax guilleret qu’on pourrait imaginer sorti de la besace de Didier Malherbe), mais le gag potache bavarois a vite fait de dégénérer (ou se régénérer, ce sera selon les goûts) sous une orchestration hardcore scandée par une voix pur death metal (mais c’est qu’il chante donc aussi, le bougre !) Dès lors, tout va s’accélérer et les grands écarts de couleur musicale (et les écarts délirants de tempo, encore un héritage de construction zappæsque) vont s’enchaîner sans débander jusqu’à la fin, avec un très astucieux choix des titres destiné à mettre en valeur l’originalité du traitement. Car si les créations signées Zehrfeld (« Dreamology », « Zickenterror ») peuvent sembler sinon sages, du moins sans surprise, une fois qu’on s’est pris au jeu du groupe les reprises font preuve d’une originalité déconcertante qui met d’autant mieux en valeur les qualités et la richesse de leur palette – ne serait-ce que par l’éclectisme du choix.

Car c’est dans ces reprises que la moulinette inventive jazz-métal se révèle la plus efficace pour déstructurer/restructurer les morceaux, d’où le choix passablement gonflé d’archi-classiques archi-rebattus : de « Smoke on the Water » de Deep Purple à « Paranoid » (sublime conclusion en forme de Black Sabbath) en passant par de véritables marronniers traités soit en jazz classique « sagement » joué à la Coltrane (« Wind of Change » de Scorpions, même pour un groupe allemand, il fallait oser un tel choix) et le tout aussi classique « Birdland » de Zawinul (mais ici démoli comme un très crimsonien « Schizoïd XXIe ») avant de monter en puissance avec le bien bourrin « Thunderstruck » d’AC/DC (mais là aussi, joyeusement déstructuré rythmiquement et mélodiquement) et s’achever en apothéose par une reprise de « Paranoïd » mais là aussi, le vieux couple Tommy Iommi/Ozzy Osbourne se prend un sacré coup de jeune (et de bambou au passage), car le classique intouchable se retrouve pulvérisé par des émules de Slayer qui auraient trop écouté les vieux disques d’Amon Düül. On a connu le Krautrock progressif dans les années 70, voici venir le Krautjazz apocalyptique [1].

par Jean Bonnefoy // Publié le 17 juillet 2008

[1même si l’univers sonore est un peu différent, la démarche s’inscrit finalement dans la même lignée que les Finnois d’Apocalyptica, avec leur relecture classique énervée de Metallica et consorts aux violoncelles et percussions…