Scènes

Patchwork Dreamer au Cri du Port (Marseille)

Entre Afrique et Europe, en sons et en images.


Le Cri du Port accueillait, le 31 janvier 2013 le groupe Patchwork Dreamer, dont le répertoire - constitué de compositions écrites essentiellement par le saxophoniste allemand Daniel Erdmann - s’inspire des films réalisés par le vidéaste et photographe Alain Julien et le pianiste Francis Le Bras lors de voyages en Guinée et au Mali en 2009 et 2010.

A l’écran, les images dressent un portrait de l’Afrique tout en subtilité, un mouvement permanent qui, paradoxalement, évoque une sorte d’immobilité. Des gens se déplacent. On ne saura ni d’où ils viennent, ni où ils vont. Filmés de très loin, ils semblent avancer vers la scène sans jamais pouvoir l’atteindre. Ailleurs, des enfants jouent au foot dans la rue. On ne verra pas le ballon. Sur une plage jonchée de détritus, un homme fait un jogging hypnotique. Plus loin, des femmes portent de lourdes charges sur leur tête. Pilent le mil. Préparent le repas. Lavent le linge dans le fleuve Niger.

Le parti-pris de longs plans-séquences à cadrage souvent fixe place le propos aux antipodes de tout didactisme. Aucun aspect documentaire ici, mais de simples instants de vie captés en toute discrétion, esquissant une infime partie de ce que peut être le quotidien en Afrique. Cette approche procure à Patchwork Dreamer une indéniable unité audio-visuelle : les séquences vidéo, lentes, laissent le spectateur s’imprégner de l’atmosphère africaine. Contrairement au traditionnel ciné-concert où la musique a souvent pour but d’enrichir le film, ici les deux sont en symbiose. La vidéo n’est d’ailleurs pas muette, et les bruits de la vie viennent parfois accentuer l’interaction entre scène et écran. Hommes, femmes et enfants jettent parfois un œil furtif vers la caméra et semblent nous observer depuis l’arrière de la scène.


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Daniel Erdmann, crédit Gérard Tissier

Sur scène justement, la musique complète la posture d’observation discrète et respectueuse adoptés par Alain Julien. Une intense complicité se dégage entre le saxophone de Daniel Erdmann et la kora de Kandia Kouyaté. Cet instrument traditionnel est plutôt modal, et Erdmann et ses acolytes ont l’intelligence et la délicatesse de ne pas vouloir l’attirer dans un environnement typiquement jazz où elle serait sans doute mal à l’aise. Ses interventions se déroulent donc dans le cadre d’harmonies assez élémentaires et sur des thèmes minimalistes (ou inversement….). Un terrain propice aux improvisations d’Erdmann, qui évoquent de temps à autre le free tant au niveau de la phrase que de la texture, tantôt feutrée, tantôt écorchée.

Quand la kora est absente, on revient à des morceaux tonals plus familiers pour l’oreille occidentale, dont une ballade blues qui aurait sa place parmi les grands standards. Ces contrastes et cette diversité d’écriture, qui justifient le mot « patchwork », sont la véritable signature du groupe. Il ne s’agit pas ici, pour les Européens (Erdmann, Le Bras et Johannes Fink) et l’Américain (le batteur John Betsch), de tenter de « sonner africain », ni pour le Guinéen Kouyaté d’assimiler le langage du jazz. Le but est plutôt de chercher avec sincérité un langage commun, constitué de briques apportées par chacun, avec son histoire et sa culture. Un magnifique moment d’ouverture et d’attention.