Scènes

Perrine Mansuy - Questions, réponses…

En marge de la publication d’un très beau Vertigo Songs en quartet dont Citizen Jazz se fait l’écho dans ses chroniques, la pianiste-compositrice Perrine Mansuy s’est prêtée au jeu des questions-réponses. L’occasion de mieux connaître une musicienne qui n’hésite pas à laisser le rêve conduire une part de sa vie.


En marge de la publication d’un très beau Vertigo Songs en quartet dont Citizen Jazz se fait l’écho dans ses chroniques, la pianiste-compositrice Perrine Mansuy s’est prêtée au jeu des questions-réponses. L’occasion de mieux connaître une musicienne qui n’hésite pas à laisser le rêve conduire une part de sa vie.

  • Vertigo Songs fait partie de ces disques inclassables qui mêlent avec beaucoup de naturel des influences diverses : classique, jazz, rock, etc. Un univers qui pourrait aussi bien inclure Carla Bley par son côté épuré que Joni Mitchell (« Wandering Dreams »). Perrine Mansuy, qui êtes-vous, comment vous définiriez-vous ?

PM : Mon attirance pour la musique et pour le piano s’est révélée assez tôt. J’ai très vite ressenti le besoin de m’évader de la partition et le piano est devenu mon terrain de jeu. J’ai naturellement découvert le jazz qui offre toutes les libertés. Mais avant de m’autoriser à en explorer les limites il m’a fallu beaucoup de temps et de cheminement. Et puis un jour j’ai goûté à la composition. Je me suis véritablement découverte grâce à elle. Composer, c’est un peu laisser sa personnalité, sa sensibilité fonctionner comme un filtre à travers lequel vont passer toutes les musiques qui nous ont touchés, nourris, bercés, transportés… La règle d’or est de laisser émerger la musique en soi, en toute sincérité et simplicité. Je suis souvent surprise et amusée de ce qui en ressort. Pour conclure, et revenir à la question, je suis une musicienne, pianiste et compositrice qui s’amuse, grâce aux règles du jeu qu’autorise le jazz, à réunir des personnalités musicales diverses autour d’un répertoire toujours choisi ou composé avec le cœur.

Perrine Mansuy © H. Collon/Objectif Jazz

  • Pouvez-vous nous présenter les musiciens du quartet, évoquer les circonstances de votre rencontre et nous faire part de ce que chacun apporte à la formation (sachant que Jean-Luc Difraya a déjà travaillé avec vous) ?

PM : Effectivement nous avons avec Jean-Luc longuement exploré le trio piano-voix-percussions en compagnie de notre amie chanteuse Valérie Pérez. Lorsque que l’idée d’un nouveau projet s’est présentée, sa présence est apparue primordiale. Il apporte un sens du rythme extrêmement chaleureux et sensuel, dans un univers très personnel, mélange subtil de différentes influences méditerranéennes. Par ailleurs, j’ai toujours été très touchée par la voix, et celle de Marion Rampal m’a tout de suite transportée. Son registre est très large - je le découvre encore aujourd’hui -, des ambiances pop à la Joni Mitchell elle peut nous emmener vers des climats bien plus débridés et surprenants. Sous ses airs glamour, c’est un vrai clown ! Et puis, elle a le don d’écrire facilement de très beaux textes. Enfin, à ce trio il manquait un peu de liant, de ciment, et une pointe d’actualité. C’est ce qu’amène Rémi Decrouy, avec qui j’avais déjà travaillé sur la musique d’un spectacle de danse contemporaine. Nous avions été amenés à sampler toutes sortes de sons provenant du piano et à expérimenter des improvisations piano et samples pilotés par la guitare. J’ai souhaité intégrer cet univers au trio. Et je dois dire que ça a tout de suite fonctionné. Puis, petit à petit, nous avons intégré son jeu de guitare, dont l’influence principale reste le rock.

  • Le cinéma occupe une place importante dans le quartet : sur le disque, on trouve « Smile », de Charlie Chaplin (Les temps modernes), sur scène on peut aussi entendre, par exemple, « The River Of No Return » (en français, La rivière sans retour). Le titre de cet album, Vertigo Songs, fait lui-même référence à Hitchcock. Les images sont-elles importantes dans la création de cette musique, qui raconte beaucoup d’histoires ? Cela signifie-t-il que la musique ne se suffit pas à elle-même ?

PM : Ma plus grande satisfaction est de sentir que le public est emmené par la musique, qu’il est monté dans l’embarcation avec nous. Parfois il suffit d’une image, d’une anecdote ou de l’évocation d’un film pour permettre plus facilement ce voyage. Alors pourquoi s’en priver ? En concert j’essaie toujours de trouver l’attitude juste entre présenter le moins possible et en dire un peu plus sans casser la magie. J’essaie pour cela d’être à l’écoute de la salle.

  • Les contes ont aussi une grande importance dans votre parcours musical (vous avez travaillé sur plusieurs contes pour enfants). L’enfance semble au cœur de votre travail : que souhaitez-vous transmettre aux enfants ?

PM : La même chose qu’aux adultes. Il s’agit de les faire monter dans l’embarcation aussi, en leur racontant des histoires qui les touchent eux, la musique étant la même que pour les adultes. Ecouter de la musique est aussi une éducation, une simple habitude que l’on peut développer tôt. Ecouter un album en entier assis sur son canapé comme on le fait pour un film, c’est tellement rare ! Et pourtant c’est un voyage d’une grande richesse…

Marion Rampal © H. Collon/Objectif Jazz

  • Vertigo Songs laisse une grande place au rêve, à un certain onirisme. « Wandering Dreams » en est une très belle illustration. Le rêve est-il un élément moteur de votre vie ?

PM : La vie onirique est pour moi comme une deuxième vie. Ces images, ces personnages, ces aventures, tout cet univers tantôt absurde, tantôt révélateur, angoissant ou jubilatoire sur lequel nous avons si peu d’emprise me passionne. « Wandering Dreams » en est directement inspiré.

  • En écoutant Vertigo Songs, on sent qu’une importance extrême a été apportée au traitement de la matière sonore, aussi bien par les claviers que par la guitare, les percussions ou la voix. L’ensemble possède une texture presque impressionniste, presque toujours en suspension… et comme détachée d’une certaine vulgarité ambiante et de la violence de notre monde. Est-ce là une forme de résistance ?

PM : C’est un très beau compliment ! Il est vrai que j’aime l’idée de pouvoir véhiculer une certaine forme de grâce et de légèreté dans ce monde. Il est important et rassurant en tant qu’artiste de se sentir investie de telles aspirations. Je précise que nous avons eu la chance pendant tout l’enregistrement d’avoir auprès de nous un ami yogi, Amine Dekhli, qui nous a aidés à nous préparer mentalement. Je suis certaine que la cohésion sonore du groupe, qui dépend beaucoup de l’écoute que chacun porte aux autres, s’en ressent.

  • Le quartet laisse aussi échapper de petites bulles électroniques, comme dans « Tic-Tac-Toe » ou « Rhythm A Ning ». On pense au travail de Claudia Solal et Benjamin Moussay dans Spoonbox. C’est une approche plus expérimentale de la musique qui peut laisser entrevoir une infinité de pistes. Vous ne vous fixez pas de limites stylistiques ?

PM : Ces petites bulles, comme vous dites, sont le fruit de ma collaboration avec Rémy. J’avoue que je ne connais pas bien ce qui se fait en la matière. Et bien sûr je ne me fixe aucune limite stylistique ; les seules limites seront celles de ma propre sensibilité.

  • Marion Rampal, tant par ses textes que par son chant, introduit dans Vertigo Songs une part d’irrationnel, de douce folie qui semble s’envoler au-dessus du cadre intimiste formé par les trois instrumentistes et ajouter à la musique une sorte « d’intranquillité » (cf la partie centrale d’« Ananda »), sinon d’instabilité. Fonctionne-t-elle un peu comme un contrepoint à votre sérénité ?

PM : Je souhaitais une voix tout en ne voulant pas de « projet vocal »… Il fallait que la voix soit soliste du groupe, comme le serait un saxophone. Mais la voix est tellement prenante qu’il n’est pas facile de la mettre de côté. Marion a su magnifiquement trouver cette place. Elle sait être présente sans pour autant prendre le dessus sur les instrumentistes.

  • Au-delà de la réussite que l’on souhaite à Vertigo Songs, comment imaginez-vous faire évoluer votre musique ? Avez-vous d’autres collaborations en cours ?

PM : Je compose toujours et encore et cela me prend beaucoup de temps même si, au final, mes morceaux restent très simples. J’ai récemment eu le plaisir de jouer en duo avec Eric Longsworth, violoncelliste dont j’adore le travail depuis longtemps. Et je dois dire que c’était un grand bonheur ! Affaire à suivre…
J’ai aussi la chance de participer à des projets intéressants aux côtés de musiciens magnifiques… « The Wind Cries Jimi » de Rémi Charmasson, autour de Jimi Hendrix, avec Laure Donnat, Bruno Bertrand et Bernard Santacruz ; « Kairos », de la chanteuse Sylvie Paz ; « Etsaut », jazz et cornemuse de Laurent Cabanné ; et un spectacle jeune public intitulé « Ce monde autour de moi » en compagnie de Marion Rampal et François Cordas.