Chronique

Petite Lucette

Incendier nos tristesses

Clémentine Ristord (ss, bcl, voc), Manon Saillard (vib), Sylvain Fouché (b), Pierre-Antoine Despatures (b), Matthieu Imbert (d)

Label / Distribution : Raffut Collectif

Brillants lauréats de Jazz Migration #9, les cinq musiciens de Petite Lucette n’avaient pour l’instant à leur actif qu’un premier album ayant pour titre le nom de l’orchestre, ce qui nous avait notamment permis de découvrir l’excellente multianchiste Clémentine Ristord en maîtresse de cérémonie. Forts de nombreux concerts et d’une expérience affirmée des bals, Petite Lucette propose avec Incendier nos tristesses une belle carte postale de leur état d’esprit et de leur volonté de lutte. Car Lucette est en ordre de combat, qu’on se le dise : une liberté chèrement acquise qui se traduit notamment dans la rigueur rythmique de « Le Rhume des feux-follets » où le vibraphone de Manon Saillard se mesure à la batterie de Matthieu Imbert avec une certaine fougue ; c’est ce qui plaît ici, cette façon si joyeuse et turbulente.

On pense à d’autres groupes des générations plus anciennes, de la Compagnie des Musiques à Ouïr à Papanosh ou Pulcinella, mais il y a chez Lucette une dimension nouvelle qui joue avec les codes et permet toutes sortes de tangentes, à la façon de « La Mutinerie des manèges » où la contrebasse de Pierre-Antoine Despatures tient une ligne où tous les autres musiciens viennent dériver, comme une agglomération du champ de tous les possibles, une façon aussi de se masser et de faire front, l’électricité des claviers de Sylvain Fouché faisant le reste. Ce n’est pas l’indignation ou la colère qui alimentent le moteur de Petite Lucette, c’est avant tout une volonté de décider de la beauté et du détachement dans le gris dominant. Et de danser, si possible, sur ces ruines monochromes, « Sous les lacrymos » où la clarinette de Ristord offre tout l’oxygène possible et avance dans les traces d’une contrebasse vindicative.

Il y a de la magie dans Petite Lucette, et ce n’est pas nouveau. Une façon si claire d’affirmer un style que se décline dans « Les Yeux couleur verveine » et leur certitude poétique, mais aussi dans ce long et saisissant morceau « Et si on dit révolution, il faudra dire douceur », deux morceaux où Clémentine Ristord donne de la voix comme récitante. Dans le second titre, il est question d’autonomie et de libération, de trancher les liens qui aliènent sans se départir de l’innocence. Petite Lucette, c’est du propane contre les jours mornes et les drapeaux en berne, c’est de la chaleur à revendre face aux longues nuits d’hiver des renoncements. Incendier nos tristesses est le disque dont nous avions absolument besoin.

par Franpi Barriaux // Publié le 22 février 2026
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