Scènes

Piazzolla par l’ONJ Yvinec à Nantes (création)

L’ONJ en résidence de création pour le nouveau programme sur la musique d’Astor Piazzolla. Ambiance des répétitions et du concert.


Les Biennales Internationales du Spectacle vivant se tenaient cette année à Nantes. C’est donc dans ce contexte particulier que l’Orchestre National de Jazz est venu pour travailler, mettre en place et présenter son nouveau programme autour des compositions de l’Argentin Astor Piazzolla. Une résidence au Pannonica d’une dizaine de jours seulement a permis à l’orchestre de préparer ce concert.

Journée historique et culturelle à Nantes, ce jeudi 19 janvier…

Les Biennales Internationales du Spectacle vivant 2012 se tenaient à la Cité des Congrès, réunissant dans le même bâtiment des centaines de structures culturelles venues des cinq coins de l’Hexagone et au-delà pour s’exposer entre elles et se faire valoir. Une ruche d’entregent, une foire satisfaite et réussie où l’on échange des cartes de visites entre deux sourires convenus.

Entre les allées, entre les tables rondes et débats, le candidat François Hollande est venu prononcer – à l’invitation de son ami et conseiller spécial, le maire de Nantes Jean-Marc Ayrault, un discours - le premier et peut-être le seul de la campagne - sur sa vision et ses ambitions présidentielles en matière culturelle, sur le bilan artistique du quinquennat en fin de course. Quelques heures plus tard, ce même candidat Hollande taillera une bavette avec Stéphane Hessel sur les « Raisons d’espérer », thématique du premier des débats organisés par le Nouvel Observateur et qui se tiennent à Nantes du jeudi au samedi. Ces Journées de Nantes vont réunir lors de dizaines de débats publics la fine fleur du monde politique, médiatique, économique, universitaire, etc. (le nombre d’anciens ministres et de candidats à l’élection présidentielle dépasse l’entendement). Bref, Nantes était en ce mois de janvier la capitale de la culture, du débat et de l’intelligence.

C’est dans ce contexte d’effervescence particulier que l’Orchestre National de Jazz est venu pour travailler, mettre en place et présenter son nouveau programme autour des compositions de l’Argentin Astor Piazzolla.
Une résidence au Pannonica d’une dizaine de jours seulement a permis à cet orchestre de préparer ce concert. Pour le club nantais, recevoir et accueillir autant de musiciens sur une aussi longue période est une expérience inoubliable. L’équipe s’est mise à leur disposition et a su rendre leur séjour confortable et productif. On peut penser que ce genre de décentralisation préfigure une nouvelle ère, celle d’un orchestre national et non parisien, qu’il serait bon de prendre en exemple d’une manière générale.


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L’ONJ en répétition

L’O.N.J. est composé de dix musiciens, un directeur artistique, deux ingénieurs du son et, cette fois-ci encore, un arrangeur. Tel que l’a conçu Daniel Yvinec, c’est un agrégat étonnant de personnalités différentes qui, en l’absence délibérée de chef d’orchestre au sens conducteur du terme, réussissent à produire une pâte sonore unique et caractérisée. Yvinec contient la crue et emmène le fleuve là où il le souhaite. En l’espèce, chez Astor Piazzolla.

L’idée d’adapter les compositions du génial Argentin, chantre du tango et auteur de tubes planétaires, a été partagée avec le New-Yorkais Gil Goldstein, arrangeur multicartes, exigeant et vieux briscard de studio. Sa présence à Nantes pendant la résidence pour découvrir, affranchir et finalement diriger les musiciens n’est pas sans incidence sur le résultat. Des séances de lecture (qui ne présentent aucune difficulté pour les dix compagnons, excellents musiciens) ont précédé les séances de travail, véritables explications de texte de la part de Goldstein, la barrière de la langue ne facilitant pas les échanges.

Comment concilier l’écriture exigeante et précise des arrangements avec la liberté qu’il est impératif de laisser aux musiciens de jazz pour qu’ils puissent improviser, s’exprimer sans trahir ni l’auteur, ni l’arrangeur, ni l’orchestre - dont les membres s’écoutent et se comprennent depuis plus de trois ans ? Goldstein a produit une musique raffinée, pointilliste. Il a voulu et su décortiquer les compositions, à l’origine jouées au bandonéon, en de multiples éclats disséminés dans l’orchestre, comme une phrase dont chacun prononcerait une syllabe, mais dont on comprendrait parfaitement le sens. Il a voulu et su transposer le son du bandonéon avec un quintet à vent (saxophones, clarinette, flûte, trombone), véritable trouvaille et magnifique moment.

Plus à l’aise dans une certaine forme d’expressionnisme, Gil Goldstein a cherché à transmettre une philosophie de jeu plus qu’à assurer une direction orchestrale. En répétition, il demandait aux musiciens de jouer, de tout tenter, quitte à se perdre. « Il faut se perdre, c’est bien. Perdons-nous ! (Let’s get lost !). Ensuite, on sait quels sont les passages qui posent problème. » La couleur sonore, le traitement et la richesse des timbres sont une composante importante de ce programme, et ce jeune orchestre a su apporter des propositions artistiques très ciselées. Pourtant, il n’était pas forcément adepte a priori de la musique de Piazzolla et des arrangements de Goldstein.


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Gil Goldstein

Les répétitions de travail dans la salle du Pannonica (au sous-sol, dans le club) étant terminées, tout le monde s’installe sur la scène de Paul-Fort (la grande salle du dessus) pour le travail de mise en place et de filage du concert.

Après quelques essais de placement et une longue discussion, l’orchestre choisit de rester dans la configuration de travail : piano, guitare, batterie, guitare-basse et Fender Rhodes en demi-cercle au fond ; les cinq vents en demi-cercle au centre : clarinette-basse et sax alto / sax ténor et clarinettes / flûtes / trompette, bugle, trombone / sax alto et soprano. L’arrivée des magiciens du son Gilles Olivesi (aux retours) et Boris Darley (en façade) [1] annonce l’imminence de l’événement. Les morceaux sont enchaînés, arrêtés, repris. Goldstein, sur scène, circule, indique, dirige, écoute. Yvinec est là qui chronomètre, note, rassure, contrôle. L’un garant des notes, l’autre des musiciens. L’entente est cordiale, la fatigue qui gagne n’est pas un frein. Une matinée entière sera consacrée au travail avec les vents. La reprise de « Mi Refugio » est la clé de voûte du programme : le bandonéon. Tous les cinq, seuls en scène, vont devoir incarner l’âme et le souffle de cet instrument.

Ces longues journées de travail ont donc trouvé leur aboutissement lors du concert de création, ce jeudi 19 janvier 2012. Une salle qui affiche complet, c’est un bon début.


Quelques instants volés de l’orchestre au travail

Daniel Yvinec monte sur scène pour présenter l’orchestre, le programme et expliquer la résidence nantaise. Puis, après la diffusion d’un vieux tango chanté, les musiciens s’élancent. Habillés de noir, sous une lumière à dominante rouge, savamment nuancée, ils enchaînent les morceaux, à commencer par « Chiquilín de Bachín ». Le son est bon mais on sent une certaine tension. Autant y aller : on enchaîne directement sur le tube absolu, « Libertango ».

Il faut s’arrêter un instant sur cette orchestration, les vents en couinements pointés, la pulsation en syncope, le flottement étrange de la mélodie ensorcelée par le Fender de Vincent Lafont. C’est une alchimie étonnante qui transforme en halo sonore ce thème si populaire. Plus tard, « El Dia que me Quieras » ne fera plus qu’un avec « Oblivion » et on entendra le son celtico-lunaire d’un des Systoles de Matthieu Metzger, fabrication maison d’un hybride de mélodica tuyauté et électrifié. Pour ce thème, tous les vents changent d’instrument et Eve Risser passe du piano à la flûte. « Tres Minutos con la Realidad » renferme un solo de trompette inspiré de Sylvain Bardiau, soutenu en répons par la flûte kirkienne de Joce Mienniel.

La rythmique quitte alors le plateau pour laisser le quintet à vent aux prises avec la pièce principale. « Mi refugio », comme un clin d’œil moqueur. L’instrumentation est baroque, le jeu très expressif. Il s’agit de salir le son avec précaution. Qu’on entende le claquement des clés, des anches ! Qu’on entende le souffle, le vent dans les embouchures ! Qu’on entende la plainte nasillarde du bandonéon argentin ! [2] Le voilà, l’Astor. Et son ombre tutélaire plane un instant dans cette salle trop sage et un peu endormie… Antonin-Tri Hoang en profite pour adresser aux mânes argentines un solo délié mais tranchant au saxophone alto.

Le retour de l’orchestre au complet permet d’enchainer « Adios Nonino », avec une introduction délicate à la guitare signée Pierre Perchaud. Ce thème à l’écriture foisonnante est chargé, mais il offre à Yoann Serra l’occasion de se lancer dans un solo de batterie libérateur. Le dernier morceau, à double fond, s’ouvre sur « Soledad » et se poursuit avec « Vuelvo al Sur », autre classique astorien où les musiciens montrent bien, une fois, de plus, à quel point ils savent s’écouter : l’écriture, sautillante et hachée, semble difficile à suivre. Le concert se termine sur ces notes, si l’on excepte le rappel – un arrangement sur Les Préludes pour piano « Leija’s Game » et « Sunny’s Game ».

Le nouveau répertoire de l’O.N.J. vient à peine de naître. Le concert de ce soir n’en est donc pas la version définitive. Nouveauté du programme et stress de la première ont suscité quelques faux-pas et malentendus sur scène, à peine visibles de la salle – ces musiciens savent se rattraper aux branches. Et la présence de l’arrangeur n’arrangea rien : il fallait lui jouer ce qu’il voulait entendre, ce qu’il avait écrit. Or, l’ensemble souffre de quelques imperfections. Morceaux trop longs, tempos trop lents, passages trop chargés, nappes sonores trop épaisses - à la limite du solide, ce répertoire mérite une maturation et une réappropriation par son orchestre. On y trouve tant de passages délicats, magiques, magnifiques qu’il est dommage de les enrober de tulle. Le projet est de présenter l’œuvre de Piazzolla non pas comme étant du tango et rien d’autre, mais dans sa diversité réelle : musiques de films, orchestrations classiques, jazz. Toutefois, Piazzolla – encore et toujours - symbolise le tango, musique de danse sensuelle et cambrée. Laissons donc l’orchestre se détendre et se lover dans cette musique. L’enregistrement du disque est prévu au printemps… ils ont le temps.

par Matthieu Jouan // Publié le 23 janvier 2012

[1On n’imagine d’ailleurs pas l’orchestre sonorisé autrement que par Boris Darley qui a su ce soir offrir un équilibre parfait entre les pupitres, une dynamique très riche et une clarté des différentes voix.

[2Celui-ci est parti d’Europe centrale à la fin du XIXe pour arriver en Argentine dans les bagages des émigrants. Il est devenu le symbole de ce tango né dans les bordels de Buenos Aires, alimentés en filles de Pologne et de France, cette époque étrange de la traite des Blanches qu’a dénoncée Albert Londres.