Portrait

Pierre Bastien dans le boudoir de Proust

La mécanique au service de l’émotion musicale…


Pierre Bastien avait déjà présenté sa démarche et ses créations mécano-musicales lors d’un entretien avec Régis Le Ruyet. Mais pour mieux connaître ce passionnant artisan des sons, Marcel lui a posé ses habituelles questions…

  • Ma madeleine…

Une série de 78 tours hérités de mon père, entendus très tôt, perdus brièvement, retrouvés à l’adolescence et plus quittés depuis. L’écoute d’une face choisie au hasard dans cette collection me replonge instantanément dans le flot des sensations qui décidèrent de mon sort.

  • Le bonheur musical parfait…

Le son et le phrasé sobre de Joe Oliver dans presque tous ses disques.

  • En tant que musicien, j’ai été le plus heureux…

Récemment, à me retrouver sans l’avoir cherché le moins du monde au catalogue d’un label de musique électronique, donc en contact avec les fans de musique les plus actifs du moment.

  • Le trait principal de ma musique…

Sans doute l’utilisation des timbres. J’ai toujours été frappé par un certain manque d’imagination orchestrale, une standardisation : dans un style donné, tous les orchestres se ressemblent, guitares électriques et batterie dans le rock, ensemble de cordes en musique classique, piano-basse-batterie-cuivres dans le jazz, etc. Les Moondog, Partch et Sun Ra sont rares.

  • Si je devais changer une chose dans ma musique…

J’en simplifierais pourtant les orchestrations, à condition de parvenir à un son satisfaisant par cette économie.

  • Ma plus grande peur quand je joue

Comme beaucoup, c’est avant de jouer que j’ai peur : crainte que le public se soit dérangé pour trop peu, angoisse qu’une machine tombe en panne, qu’une courroie casse, qu’un moteur s’arrête.

  • Ce que j’ai réussi le mieux dans ma vie musicale…

C’est, jusqu’à présent, de ne m’être installé dans aucun genre spécifique. Entre musique et sculpture, entre musique populaire et musique savante - et peut-être d’en avoir créé un minuscule à mon propre usage, grâce aux machines en Meccano au jeu immédiatement reconnaissable.

  • Mon plus grand regret musical…

Qu’on ne dispose pas d’enregistrements des premiers orchestres de jazz, ou même de ces réunions spontanées de musiciens à Congo Square, à la Nouvelle-Orléans.

  • Je rêve de jouer…

Non, aucun rêve spécial. C’est en écrivant qu’on devient écriveron, disait Raymond Queneau : c’est la pratique assidue qui engendre les événements les plus inattendus.

  • La qualité que je préfère chez un musicien…

Quand on joue ensemble, qu’il m’oublie, qu’il soit totalement indépendant pour que nous nous sentions libres de nos directions, exactement comme lorsqu’on travaille avec un artiste d’une autre discipline. Chacun est responsable de sa partie, sans concession.

  • Les fautes musicales qui m’inspirent le plus d’indulgence…

Toutes.

Pierre Bastien en plein jeu
© Cécile Rogue

  • Mon instrument préféré…

Tous.

  • Les musiques que j’aime par-dessus tout…

Le premier jazz connu, les musiques instrumentales traditionnelles d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique centrale, du Moyen-Orient, les musiques d’ameublement d’Erik Satie, le Portsmouth Sinfonia (à petites doses), Clapping Music de Steve Reich, l’œuvre complète de Sun Ra.

  • Mes héros musiciens…

Jelly Roll Morton, King Oliver, et les centaines d’anonymes qui jouent les merveilles contenues dans les disques Unesco, Ocora, Ethnic Folkways où - survivance du colonialisme ? - on mentionne le nom du musicologue plus volontiers que celui des musiciens, pour certaines régions du monde en tous cas. Parmi mes contemporains, Max Eastley, Raymond Boni, Scanner, Aphex Twin, Pascal Comelade, Jac Berrocal, Grimo, Hans Reichel, Tibor Szemzo.

  • Mes disques de chevet…

En ce moment, les marches lentes jouées en Italie du sud pour les processions du Vendredi saint (« la Processione dei misteri trapani », ed. Grumbach/AAA-02). En permanence : « West End Blues » par King Oliver’s Dixie Syncopators, et la plage 1 (« Musique Nago ») du disque de musiques dahoméennes Ocora 17.

  • La chanson que je siffle sous ma douche…

Aucune, parce que j’écoute la musique de l’eau qui coule.

  • Ma note favorite…

Toutes.

  • En musique, je déteste par-dessus tout…

La virtuosité : la gratuite et la payante.

  • Mes peintres favoris…

Avril, Dereux, Chaissac, Dubuffet, Picabia, Gris, Picasso, Derain, le Douanier Rousseau… la question force à citer presque exclusivement des noms de trépassés bien que j’adore aussi l’œuvre d’artistes vivants qui ne peignent pas.

  • Mes films culte…

Der Lauf der Dinge, de Fischli et Weiss ; Pierrick et Jean-Loup font de la musique, de Pierrick Sorin.

  • Mes auteurs favoris…

Roussel, Queneau, Michaux en littérature. Schaeffner, Rouget, Lomax en musicologie. Sur le jazz, Panassié, Stearns et Wilmer.

  • Ma boisson préférée…

L’essence de fenouil.

  • Mon plat préféré…

La salade frisée.

  • Mon occupation favorite…

Lire, jouer de la musique, construire un robot-musicien, rafistoler un instrument rare trouvé à la brocante…

  • Le don de la nature que je voudrais avoir…

Un peu plus de facilité vis-à-vis des sciences et des techniques.

  • Le morceau que je veux pour mon enterrement…

« Dead Man Blues », par King Oliver’s Dixie Syncopators.